Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

25 mai 2008

8. Une promenade (Brigetoun)

Je sors du garage avec une épouvantable migraine - je vais pouvoir me vautrer dans l’office en attendant que les pilules agissent - mais je n’ai pas de chance : Monsieur arrive avec cette démarche qu‘il a, qui montre que le temps, le manoir, la cour, le garage, tout fait partie de l’aisance de son pas, ferme, sans trop appuyer ; il traîne derrière lui trois bonshommes qui ont un air un peu étrange et minable, même pour ses amis, mais cela ne me regarde pas.
Il me fait signe. Je rentre dans le garage et je sors la voiture, la grosse. La route est pleine de soleil et Monsieur me dit que la journée est belle. Je réponds : « oui, Monsieur »
Il se tourne vers les trois autres : « il fait trop beau. Zut pour les visites. Je vous emmène à la Malaucène, qu’en dites-vous ? »
Nous arrivons à l’embranchement. Je m’arrête. Ils ne répondent pas. Monsieur rit ; il insiste : « nous pourrons nous promener dans les bois, comme chez vous ; ça vous plaira j’en suis sûr »
Le chauve (je les regarde dans le rétroviseur) répond, presque sans bouger les lèvres « comme vous voudrez.. » et puis « je vous remercie ».
Nous partons. Monsieur parle beaucoup. Et je sais qu’il doit sourire, pencher un peu la tête, faire du charme, exhiber sa décontraction heureuse. Les autres se taisent, et  doivent être aussi immobiles que des légumes parce que je n’entends aucun bruit.
La migraine s’est effacée et c’est vrai que la campagne est jolie. J’espère simplement qu’ils ne s’attarderont pas trop. J’ai rendez-vous avec des amis au café ce soir.
Un peu avant la Malaucène, Monsieur qui a fini par se taire, découragé peut-être, me parle. Je m’applique à des monosyllabes, suivis de « Monsieur », bien sûr.
Je sens qu’il n’est pas content. Je m’en moque, c’est Madame qui m’a embauché et qui me paie.

Posté par Vertumne à 11:18 - Brigetoun - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 février 2008

19. Ma sidération (Brigetoun)

J’ai sorti mon cahier à couverture rouge de mon grand sac (que diable y faisait-il ? enfin, tant mieux, cela tombait bien), j’ai arraché une page et cherché où m’appuyer pour écrire, mais justement il n’y avait
plus d’endroit. J’ai posé la feuille sur le cahier, en équilibre entre hanche et bras gauche, et, prête à noter,  j’ai tourné la tête vers la gardienne un peu en retrait.

Et pendant qu’elle expliquait son étonnement ce matin, lorsqu’elle avait vu cela avant de m’appeler, et que peu à peu son ton devenait véhément, ses gestes éloquents, pour expliquer qu’elle était sortie cette
nuit, cette seule nuit, dans sa famille, ce qui, je le lui assurais, était bien normal, les questions venaient en moi, que je n’étais pas sure de vouloir essayer de résoudre  - l’éventuelle enquête serait faite, s’ils
le voulaient et en avaient le temps par les policiers quand j’aurais déposé ma plainte, et une décision, s’il devait y en avoir une, reviendrait au président de la SCI, moi je notais.
Mais, tout de même, comment avait-on pu faire cela sans alerter tout le quartier ? et la réponse venait : il n’y avait, dans l’immeuble principal et dans tout le pâté de maisons que des bureaux et des ateliers –
comment les deux cadenas de la petite grille qui séparait ce coin et le joli petit pavillon à l’abandon, dans sa déchéance actuelle, en attente éternelle d’une solution au problème que posait son avenir, du reste
de la cour, étaient-ils intacts ? oui, c’est vrai, la grille n’allait pas jusqu’au mur mitoyen –surtout, comment savait-on que c’était là ?

Et je restais bloquée, dès que je levais les yeux et regardais devant moi, toute pensée gommée par une sidération persistante, devant ce grand trou noir, aux contours irréguliers, là où il y avait eu une délicate
cheminée Louis XV, d’un doux rose veiné, avec ses petites fleurs et ses belles courbes amples, seul vestige de ce qui avait été une folie, et l’incroyablement petit tas de gravas sur le parquet depuis longtemps
souillé et brûlé.

Posté par pivoineblanche7 à 17:34 - Brigetoun - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 janvier 2008

17. Fin de journée dans la vieille maison (Brigetoun)

« Mes biens chers frères », Jacques toussote, les regarde, reprend son souffle et …
Mais : Louis, tête en avant, comme un taureau, l’interrompt, brusque  : « je t’en prie ! » ; le grand Bertrand marmonne, juste assez fort pour être entendu de tous : « chers ? » et Jules, souriant dans sa moustache : « Jacques se croit en chaire... Frérot, les sermons, les prières, nous venons de faire le nécessaire au cimetière, non ? ».
Une amorce de silence.
Jacques : « pardon, pourtant… »
Louis, se carrant, superbe : « pourtant, nous sommes heureux de nous être rencontrés autour de la tombe de Maman… et dans le souvenir de son amour, bien sûr… Maintenant, je pense que nous sommes tous las, et n’avons, avouons le, pas grand-chose à nous dire. Une bonne nuit s’impose. Marthe et Bruno (avec un signe du menton en direction du petit dernier, qui les regarde tous avec son gentil sourire un peu ahuri) ont préparé nos chambres, et pour moi je crains de ne pas vous revoir ; j’ai commandé ma voiture pour six heures ».
Jacques, un peu honteux d’insister : « plus rien à nous dire ? »
Jules « et oui, Frérot, c’est simple, le notaire fera le nécessaire, la succession est limpide, Grâce à Dieu nous ne risquons pas d’affrontement. »
Jacques : « pourtant, il y a … la maison. Que décidons-nous ? »
Et les yeux de Bruno s’affolent, pendant qu’il se penche en arrière, comme pour se cacher. Alors le grand Bertrand se lève, et une main sur son épaule : « elle reste indivis, nous ne la vendons pas, et Bruno nous recevra gentiment ».
Et sous les yeux des autres qui le fusillent, Jacques bredouille : « mais bien entendu, je voulais juste en être certain».
Jules : « ce cher vieux Louis fera ce qu’il veut, mais je pense qu’un verre ensemble s’impose, comme communion et bonnet de nuit. »

Posté par _Sammy_ à 08:00 - Brigetoun - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 janvier 2008

9. Envisager une fin. (Brigetoun)

’ai bien fait le tour de la question, et je ne sais finalement pas. M’as-tu aimée ? Etais je seulement flattée et heureuse d’avoir été vue.
C’était joli, c’était gai, et nous tentions avec un entêtement plein de désir de trouver nos points communs, hors nos rencontres charnelles.
Ma foi il y en avait, ou nous le pensions un moment. Et nous nous armions de rubans et de limes pour abouter nos différences, avec un peu de jeu dans les jointures, pour que cela soit charmant, mais pas trop, surtout pas trop.
Et nous partions ainsi armés dans la vie, chez les autres, et le frottement avec cet extérieur peu à peu effritait ce lien que nous pensions avoir posé.
Nous avons duré, pas très longtemps, mais ce fut honorable mon cher.
J’ai bien fait le tour de la question : persister ne le serait pas.
Et la vie nous appelle, dehors, dans la brulure de midi. Ouvrons les persiennes, et hors de notre moiteur, décidons chacun…
Mais qu’as-tu fait de ta main ? idiot ! Montre moi ça.

Posté par Coumarine à 17:03 - Brigetoun - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 décembre 2007

mon moi tel qu'il demeure (brigetoun)

Je devrais. - Tu crois ? - au niveau du concept. - non - tout bien pesé. - mais non ! que je ne veux pas - cependant, vois-tu, petit soldat, tu y trouverais. - zut !je ne pourrais jamais ! - cependant - non - pourtant - jamais - ma belle, décide-toi - tout à fait, et c'est non - au regard de. - en fonction de mes capacités, négatif - pourtant, le plaisir de faire. - je dirais que j'aimerais autant pas - Dis, il devrait être possible. - de m'assoir face à moi pour une conférence de consensus ? pas de souci, c'est d'accord - Enfin ! - pas grave. Il s'agit de quoi déjà ?

Posté par patitouille à 09:30 - Brigetoun - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 décembre 2007

12. Lettre de remerciements (Brigetoun)

Ma chère Clothilde,

Me voici rentrée dans ma thébaïde, et j’ai repris le traintrain de ma
vie sans trop de déplaisir mais je tenais à dire encore le plaisir
ressenti, pendant cette semaine, à partager la votre dans votre si charmante
Maroignie, à  profiter de l’entrain de vos amis, et  de votre famille.
Vos enfants sont parfaits de gaité et délicatesse ; j’envie votre
chance et votre talent.

Je me sens pleine de reconnaissance, de nostalgie également, en
revivant ces grandes conversations, si charmantes par votre esprit et le soin
mis à révéler les potentialités de vos convives, pendant ces jolies
soirées, devant les portes-fenêtres en regardant votre paisible jardin et
les très nobles arbres se dessinant en clair contre le noir, cette
paix.

Merci encore, je me dois de le dire, de la délicatesse de vos regrets
en devinant le lien très ancien, si ancien, effacé des mémoires, entre
Jean-Philippe et moi. Je dois reconnaître mon léger choc en le
rencontrant. Agréable réminiscence maintenant, et pas d’avantage, croyez moi.

Mais j’ai été assez étonnée, je me sens forcée de le dire, de son
choix. Sa femme est réellement charmante mais je ne le pensais pas attiré
par ce genre. Donnez-moi votre avis, cela me serait agréable. Cela
m’importe, je le constate. Reste de tendresse ?

Elle ne m’a pas semblée exceptionnellement brillante par son aspect,
ni dans son entretien, même si elle sait assez admirablement respecter
les silences imposés par les limites de ses connaissances, je crois le
deviner, et sa trop récente entrée dans votre cercle. Enfin, il a
certainement ses raisons. Je l’espère éternellement satisfait.

N’en parlons pas d’avantage. J’attends la visite promise. Ne me lâchez
pas, ma très chère. Je promets le calme, pas d’avantage, mais cela ne
laisse pas d’être agréable et il y a ici d’admirables bâtisses et des
promenades charmantes.

Faites mes amitiés à votre mari, et croyez, en l’expression de  mes
très reconnaissants sentiments..

Geneviève

Posté par pivoineblanche7 à 09:10 - Brigetoun - Commentaires [18] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 novembre 2007

13_Itinéraire (Brigetoun)

Je n’ai pas mis les bonnes chaussures ce matin, ce n’est pas vrai, mais cette phrase rythme et entraîne mes pas.
Je – n’ai – pas – mis - c’est presque vrai - et ça ne l’est pas, les autres refusent mes pieds.
les – bonnes – chaussures – Quelles seraient-elles ? Pas des trucs pointus et fins, douloureux et agressifs, pas des sabots en caoutchouc, trop prétentieux.
ce – matin – je – n’ai pas – clap, ouille, clap, clap, encore et encore
mis – les bonnes – elles seraient du vert doux d’un repli de rivière, souples comme de l’argile fine ; elles mettraient entre ce macadam dur et triste et mes pieds un nuage léger ; et mes pieds s’y calleraient, penchés pour se cambrer et tendre le mollet
chausures – ce – matin ; et ce nuage m’emporterait très vite le long de ce bête mur sans fin, et puis il freinerait un peu devant une vieille maison décrépite, ses volets bleus délavés, la vigne vierge croulant jusque sur des pavés et un chien au regard mouillé.
Je  n’ai – clap, et la plante de mes pieds crie –
pas mis – clap, clap, le dur contact remonte le long de mes jambes  -
les bonnes chaussures – le sol s’est adouci, et la maison est là, gentiment humaine.
Encore quelque pas pour la longer, une flute qui chante clair, et cette autre porte où je sonne. Elle s’ouvre sur un sourire qui m’illumine, moi, et la rue, et les maisons derrière moi. Et tout est gai, et mes chaussures n’existent plus.

Posté par _Sammy_ à 08:00 - Brigetoun - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 novembre 2007

vive les cocktails (brigetoun)

Tante Babette prit une profonde inspiration et tenta de dégager son bras, mais tu avais la poigne ferme.
Elle posa sa main sur la tienne, qui, sous prétexte de la soutenir, l’entrainait, la tirait en douceur vers la boutique,  ces alignements de gâteaux d’un honnête classicisme, le jaune, l’odeur douce,  un paradis de beurre et  farine.
Elle les regardait d’un œil terne, les narines et les lèvres serrées, le chapeau battant de l’aile, petite, frêle, ferme, et elle marmonnait, mais tu ne comprenais pas, ou ne le voulait pas.
La foule du samedi après-midi vous contournait, et elle ne bougeait plus. (Tant de monde ! Tant de fadeur ! L’impression d’une rue pleine de silhouettes goulues, de mains plongeant dans des sacs en papier un peu graisseux.)
Elle a bloqué ses pieds, t’a souri et s’est tournée vers le bout de la rue, la plage, les bars, bouche entrouverte et narines palpitantes.
Tu t’es penchée vers elle : « oh regarde Tantine ! Comme c’est appétissant ! Viens, nous allons en acheter. Pour notre thé »
Mais Tante Babette a rué, un peu, comme dans un symbole de ruade, doucement pour ne pas tomber. Et elle a fait non de la tête, elle t’a regardé en riant et, en sortant son paquet de petits cigares :
« Je n’aime pas Proust ! »

Posté par Coumarine à 17:05 - Brigetoun - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 octobre 2007

Naissance tardive (Brigetoun)

Elle aurait voulu du soleil, mais comme toujours le ciel restait scrupuleusement en harmonie avec la pierre, le lichen, les rampes absurdes avec ces arceaux mesquins, la terre détrempée et les bois noirs.
Elle n'avait pas encore la lumière, pas ici, mais derrière les grilles du jardin, là bas, la route tranchait dans la masse des arbres, s'ouvrant sur le monde.
Elle avait voulu être seule, et ça elle l'avait réussi. Entortillées, persuadées, ses filles étaient reparties vers leur vie. Et bien sur elles reviendraient, et bien entendu, les belles, elles savaient qu'elle serait là.
Elle aurait voulu retrouver la franchise, la pureté et la clarté de la jeunesse, mais il avait bien fallu mentir, un peu, laisser croire, ne pas les brusquer dans leur deuil, ne pas risquer leur désarroi devant sa défection. Elle écrirait.
Elle aurait voulu être joyeuse, et s'étonnait de ne pas l'être vraiment. Les pierres, les voix, la vie qu'elles avaient contenue ralentissaient encore ses gestes, ses pensées, son rire. Et puis il y avait cette longue familiarité - sa main avait esquissé des caresses.
Elle avait voulu ne rien garder, et avait tout de même rempli une petite valise, parce que la vie l'exigeait, et que l'âge lui avait apporté la prudence, au moins cela, juste cela, sans qu'elle lui donne trop de place.
Le taxi s'est arrêté devant le portail ; elle a saisi sa valise, souri, et elle est descendue, sans se retourner, fermant l'immense parenthèse ouverte ce jour où déjà, après l'espoir lumineux, après ces jours pendant lesquels il était retombé, elle avait su qu'elle s'était trompée, ce jour où il lui donna solennellement les clefs de la maison.

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22 septembre 2007

Jardin – la nuit (Brigetoun)

Jardin – la nuit

Je lui ai dit de se taire, élégante formulation. En réalité j’ai plaqué ma main sur sa bouche, vite, si violemment qu’il en a perdu le souffle et que j’ai vu ses yeux s’écarquiller. Je ne pouvais risquer le temps nécessaire à ce que mes mots atteignent sa conscience, le cher idiot.

Quand ses yeux se sont calmés et que j’ai pensé qu’il revenait en lui, après cette surprise, j’ai mimé « chut » très lentement. Et il a incliné la tête.

J’ai levé lentement la jambe pour un pas précautionneux, et il m’a imité. Le tenant par la main, je suis sortie de notre abri odorant sous le bois de pin, très doucement, en cherchant les espaces de terre nue. Il nous a fallu un temps démesuré pour arriver près de la maison. Je sentais qu’il souriait derrière moi, heureux de notre réussite.

Nous approchions. J’ai levé la tête triomphalement.

Et brusquement la fenêtre de la cuisine s’est éclairée. Lueur blanche derrière la vitre dépolie. J’ai sursauté. Mon pied s’est pris dans un arceau. Je suis tombée en jurant. Il a éclaté de rire. Tu as ouvert brusquement la fenêtre, faisant tomber les bouteilles.

Tu as souri, nous a traité d’idiots. La surprise était loupée.

Posté par _Sammy_ à 14:00 - Brigetoun - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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