31 mars 2008
15. Perdu (Brigou)
C’est étrange depuis que je ne travaille plus je me sens de plus en plus fatigué.
Je suis né dans cette ferme que ma famille a exploité avant moi. J’ai bossé douze heures par jour pendant plus de quarante ans, impossible de me désintoxiquer de cette drogue dure.
J’ai souvent comparé mon travail sur l’exploitation à un travail d’usine, tous les jours le même. La seule différence est de n’avoir pas piétiné pour attendre ma rame de métro, bousculé par la foule.
J’ai repoussé l’échéance au maximum mais il a bien fallu prendre la retraite.
C’est pour moi un bouleversement total dans mes habitudes. Il me faut soudain vivre au rythme de cette inactivité nouvelle. Je me retrouve donc maître de « mon » temps au lieu de m’engouffrer comme chaque matin dans les divers travaux de la ferme.
Comme j’ai changé en quelques mois, j’ai maigri, je me suis voûté, il semble que plus rien ne m’intéresse.
Ce matin, en ouvrant ma porte, je me suis assis sur mon banc et j’ai regardé le lever du soleil derrière la colline.
25 février 2008
16. La déclaration (Brigou)
Il n’en a parlé à personne.
Quand il avait douze ans, il avait eu quelques contacts sexuels avec des jeunes garçons de son âge. Pour lui, ce n’était pas qu’un jeu sans conséquence. Cette réalité le hantait déjà : il était un garçon, mais il aimait les autres garçons.
Son adolescence fut perturbée. Il était plutôt beau mec et les filles aimaient lui tourner autour. Il évitait qu’elles s’approchent trop prés et inventait toute sorte de choses pour ne pas se retrouver seul avec l’une d’entre elles.
Aujourd’hui il veut rompre le silence. Il a choisi un costume classique, une cravate fleurie et s’est longuement regardé dans le miroir. Ses yeux sont remplis d’amour. C’est lui qui a programmé cette rencontre, il ne veut plus le voir malheureux, il ne veut plus de ce qui les sépare. Il n’y aura plus de tabous, de rancœurs, de hautes surveillances ou de pouvoirs dominants.
Depuis quelques mois il n’a répondu à aucune de ses lettres, à aucun de ses messages. Ils se sont coupés l’un de l’autre. Sa peau et son esprit lui font mal, il faut que cela cesse. Ils les ont empêchés d’être ensemble et ils n’ont pas eu le courage du risque. Alors il va répondre à son élan pour lui dire qu’il a de l’amour pour lui et qu’il en est envahi.
10 février 2008
10. La chartreuse (Brigou)
J’ai sorti mon cahier à couverture rouge de mon grand sac, je vais relire une dernière fois mes notes:
« … Fondée en 1285 par Béatrix de Faucigny et habitée pendant cinq siècles par des religieuses, la Chartreuse comprend aujourd’hui une église, un cloître et une ferme…. »
Je suis impatiente, mes clients vont arriver. C’est une première pour moi, je suis fraîchement diplômée guide-interprète régional. Je suis chargée d’accompagner des groupes de visiteurs pour commenter des sites ou des musées, en l’occurrence aujourd’hui il s’agit d’une Chartreuse.
Je dois être infaillible sur mon sujet, j’ai tout préparé. Je mettrais l’accent sur ce lieu remarquable par son acoustique qui permet d’organiser l’été des concerts de musique sacrée, traditionnelle ou de jazz. J’évoquerais aussi les expositions d’Art Contemporain et, entourant la Chartreuse, le parc de sculptures. Et je terminerais par une anecdote, le lieu ayant servi à une scène de tournage du film « Les Rivières Pourpres » !
Ma visite doit être intéressante et agréable. Je me dois de gagner la sympathie de ces touristes en faisant preuve de mes qualités d’animatrice. L’heure tourne, ils vont arriver. Je vais ouvrir dés maintenant la grille du parc pour qu’ils puissent apprécier la perspective sur le domaine. Mais pourquoi cette chaîne et cet énorme cadenas ? Personne ne m’a prévenue qu’il fallait récupérer les clés…
28 janvier 2008
15. La Chorale (Brigou)
Mes biens chers frères,
Mes biens chères sœurs
Reprenez-moi avec moi tous en chœur.
Voilà deux jours que l’on répète sans interruption
Ca brasse souvent dans le groupe, ça s’engueule.
Notre chorale d’amateurs date de 2006 et notre succès est incontestable.
Il faut que vous surmontiez vos appréhensions et que vous trouviez votre place.
Tout me fait présager pour vous un avenir brillant que vous méritez,
Les répertoires sont larges et chacun y trouve son bonheur.
On vibre ensemble, on ressent plein d’émotions.
Cette chorale c’est un espace chaleureux qui nous permet à tous, même sans formation musicale, de s’évader de son quotidien quelques heures et d’enrichir sa vie de moments musicaux et collectifs.
On est une vraie famille de voix.
Retrouvez confiance en vous ! Souriez ! on vous filme.
15 janvier 2008
21. Mes cinquante ans (Brigou)
J’ai bien fait le tour de la question, je ne fêterais pas mes cinquante ans ! Je n’ai jamais attaché d’importance à mes anniversaires, pas même ceux qui marquaient le passage d’une décennie. Je travaillais le jour où j’ai eu trente ans, je travaillais le jour de mes quarante ans et j’étais tout à fait heureuse de travailler pour mon cinquantième anniversaire.
Mais Monsieur mon époux avait d’autres idées en tête. « tu vas avoir un demi-siècle, m’a-t-il dit, nous devons fêter cela ! ». Impossible de parlementer il avait tout arrangé : un week-end dans le Lubéron avec quelques amis proches. L’affaire était réglée.
Je me retrouvais donc dans une campagne sauvage et déserte. Au fond d’une clairière verdoyante, une table pour dix était dressée à l’ombre d’un large chêne-liège. Toutes mes appréhensions à propos de cette fête disparurent. J’entendais déjà sauter les bouchons et tinter les verres.
C’est au matin quand je m’éveillais et que je poussais les persiennes de notre chambre que je réalisais que j’avais cinquante ans ! Le ciel de sept heures était d’un bleu sans tâche, la journée promettait d’être chaude. Rien que de se lever par un matin pareil, c’était un cadeau d’anniversaire.
Cinquante ans, c’était un âge merveilleux …
15 décembre 2007
Enterrement de vie de jeune fille (Brigou)
Quelle galère, Sophie m’a invité pour son enterrement de vie de jeune fille. Tout à fait le genre de soirée que je crains. Ça va être chaud !
J’imagine le pire : une sorte de bizutage dans la rue, se déguiser en infirmières avec de jolies couettes roses et l’accompagner pour vendre des capotes … !
Le top !
Quelque part j’ai envie de refuser mais en même temps je me dois d’être auprès d’elle. C’est ma meilleure amie, celle avec qui je partage tout. J’ai envie de dire que c’est comme une sœur. C’est que du bonheur de la connaitre.
Elle est trop cool cette fille, y’a pas photo avec toutes celles que je côtoyais à la fac. Cette nana, elle est sublime. C’est une « bombe » : brune, ronde, intelligente, pétaradante… elle est géniale. Pas de souci avec elle, on s’éclate. C’est du délire.
Oui mais non ! ça va pas le faire, je la sens pas cette soirée !
Je vais m’ennuyer grave. J’te raconte pas.
Bon je lui envoie un sms pour la remercier et je prends ma décision dans quelques jours.
J’suis trop nulle.
05 décembre 2007
20. L'amitié (Brigou)
Mon complice,
Tu dois être étonné de mon absence. Après trois semaines de silence, j’ai choisi de t’écrire et de me confier.
Je t’ai rencontré dans le bar « des Amis » voilà quelques mois. Je travaillais dans le coin et je venais comme d’hab à midi boire mon thé. Je te voyais rentrer dans ce bistrot, t’installer près de la fenêtre et commander ton café noir. Nos regards s’étaient croisés et tu m’avais vite proposé de venir m’asseoir à côté de toi.
Ainsi la semaine nous sirotions ensemble. On s’installait à la table légèrement à l’écart des clients. On rigolait en regardant la tête des passants. On adorait ça. Nous avons parlé de plein de choses. Nous avons tellement ri de nos petites histoires drôles, de nos anecdotes de travail. On avait un vrai feeling. Notre vie personnelle n’a jamais été abordée, il semblait nécessaire de ne pas mélanger nos vies privées à cette rencontre d’amitié.
Et… Tu m’as parlé d’ELLE, celle qui te charmait. Elle semblait avoir ce que tu recherchais chez la femme. Tu en parlais si bien. Elle était jolie, sensible, intelligente. Tu n’as pas hésité à me raconter que tu ressentais des sentiments forts vis à vis de cette personne. Tu étais très épris d’elle. J’ai vite compris que tu cherchais mon avis à propos de cette femme, j’étais ta confidente et tu me savais attentive.
Tu semblais n’avoir rien ressenti de mon mal être. Tu n’as jamais remarqué le tremblement de mes mains, ma voix qui se cassait, mon regard qui brillait. J’ai fait semblant, j’ai essayé de contrôler mes émotions. Tu ne t’apercevais de rien.
Tu étais en confiance et sans ménagement tu m’as raconté ton histoire.
Alors a pénétré en moi ce vilain sentiment que je ne citerais pas. Il s’est installé progressivement dans ma tête et s’est amplifié. J’avais une rivale, je ne la connaissais pas et je la détestais. J’étais remplacée et j’avais maintenant le second rôle. J’allais me priver de ce rêve d’aimer et d’être aimée.
Mais ce matin j’ai fait le pari de la sincérité et j’ai décidé de revenir vers toi. Tu as été honnête, tu ne m’as jamais rien fait espérer dans notre relation. Alors je vais profiter de cette amitié vraie et sincère et c’est avec plaisir que tu me présenteras ton amie !
18 novembre 2007
11_Les retrouvailles (Brigou)
Je n’ai pas mis les bonnes chaussures ce matin. Trop pressée de sortir, j’ai pris la première paire qui se trouvait dans le placard : de vieux mocassins noirs, à peine cirés mais en marchant vite personne ne regarderait mes pieds !
Après tant d’années je ne pouvais m’empêcher de comparer ce voyage là avec celui que j’avais fait douze ans plus tôt, en plein été et dans le sens inverse. Le soleil se levait quand je traversais le pont. Tout était encore calme. Je me sentais raide et endolorie. Des images de la nuit passées dansaient devant mes yeux et je crus à un rêve. Le froid me rappela vite à la réalité. Je n’avais pas rêvé. C’était bien aujourd’hui que j’allais la retrouver.
J’étais arrivée au Mali dans le cadre de mon travail. Hébergée dans un village aux frontières de Bamako, très vite je rencontrais Amy, petite fille délicate de huit ans qui fréquentait l’école irrégulièrement. J’avais gardé en mémoire sa petite frimousse, ses immenses yeux avec de longs cils recourbés aussi noirs que ses cheveux bouclés, Elle avait un sourire qui illuminait son visage mais quelquefois passait sur ses traits une expression de mélancolie. C’était une enfant timide, d’une gentillesse exceptionnelle.
Dans quelques minutes, je découvrirais Amy devenue jeune femme. Je brûlais d’envie de l’approcher, de lui caresser la joue. Elle avait réussi à obtenir son visa pour venir séjourner quelques jours en France….
20 octobre 2007
11. Aziz (Brigou)
Mauvaise surprise, le quai du métro est noir de monde !
Aziz se retrouve au milieu de la foule. Il a couru, son cœur tape vite et fort. Les gens sont amassés, il essaie de se faire un passage parmi eux, les bouscule sans vergogne, scrute le sol. Il panique, sur son front perlent des gouttes de sueur, ses mains tremblent. Comment va-t-il pouvoir le récupérer ? Pourtant il s’est précipité, a dévalé l’escalier mais trop tard ! Et avec tous ces voyageurs, il lui est impossible de s’approcher du quai. Les larmes glissent le long de ses joues. « C’est foutu » se dit-il.
C’est de sa faute, il le sait, il ne fait jamais attention. Son baladeur à fond sur ses oreilles, la casquette de travers, il s’éclate avec son ballon. Son père lui a offert pour son dernier anniversaire. Aziz fait partie de l’équipe des benjamins et depuis il s’entraîne partout et même dans la rue. Il shoote le plus fort possible sur les trottoirs, les murs. La dernière fois avec son copain il a bien failli faire un tir sur l’immeuble au vitrail mais cette fois-ci il n’a pas eu le temps de faire une passe, son ballon a dégringolé les marches de la bouche de métro
06 octobre 2007
La Bastide (Brigou)
Antoine avait rendez-vous avec Estefan, le vigneron.
Après avoir suivi des chemins tracés par les troupeaux il longeait des terrasses plantées d’oliviers sauvageons, s’engageait sur des sentiers bordés de vieux murs où les bêtes se serraient pour s’abriter du mistral et des froidures. Des routes plus larges fendaient la houle des vignes et menaient à une propriété viticole ou à un simple cabanon.
Des rangs de lavande au dos rond le conduisirent vers le village à l’ombre douce des oliviers. Au détour d’une ruelle apparut la bastide. massive mais à la façade noble, élégante avec ses deux étages.
Antoine y accéda par une longue allée de platanes. Les jardins agrémentés de terrasses comportaient des pièces d’eau et des massifs policés, entourés de buis savamment taillés que quelques statues venaient ponctuer.
Un simple escalier conduisait à la terrasse où Estefan, le propriétaire, l’accueillit avec chaleur. D’emblée il l’invita à visiter les caves anciennes, construites en croisées d’ogives, certaines datant de 1560.
La visite se termina par la découverte de l’intérieur de la bastide. Ce fut un ravissement pour Antoine ; il y régnait une douceur de vivre. Toutes les pièces étaient richement meublées. On pouvait imaginer une vie faite de joies simples et familiales ou d’une succession de réceptions.
Le gîte correspondait exactement à ce que recherchait Antoine. Il s’adossa à un mur chauffé par le soleil, le regard perdu dans le moutonnement des cistes, des genévriers et des buis. Il pouvait déguster dans ce lieu d’exception les bons moments à venir.
Estefan lui souhaita un bon séjour et lui donna solennellement les clefs de la maison.