29 septembre 2007
Trois bouteilles (Céline Tricotinages)
Je lui ai dit de se taire. Ce devait être peu de temps avant le printemps, il y a quelques années. Je lui ai dit de se taire parce qu’elle ne disait rien. Rien de ce que je voulais entendre, juste du vide, des brassées d’air. Ce jour là je lui ai offert ces trois bouteilles, achetées à une vieille japonaise devant la gare de Shinjuku à Tokyo.
«Regarde bien ce qu’elles contiennent, lui ai-je dit, et surtout ne les débouche pas. Jamais.»
Elle prétendit alors qu’elles étaient vides, qu’il n’y avait rien. Alors je lui ai dit, comme ça, du tac au tac, que c’était ce que je me tuais à lui dire depuis des années !
«Figure-toi, précisais-je, que j’y ai enfermées toutes tes paroles vaines, tes verbiages sans intérêts, tes radotages et autres sornettes. Dans la première reposent tous les griefs contre ta mère et tes rancoeurs de l’enfance. Dans la seconde s’agitent tous tes accès de jalousie et de paranoïa. Dans la troisième tu mettras ce que tu voudras en prenant bien soin de la reboucher immédiatement après. »
Je me souviens qu’elle etait restée longtemps sans réaction, comme assommée. Le message était passé. Elle n’a plus jamais parlé de sa mère, ni de ses sœurs, et encore moins de son enfance. A partir de ce jour là, elle cessa d’être une enfant et devint réellement ma femme.
Quelques mois plus tard, dans un silence effrayant, tu venais au monde, sans cri, sans cordes vocales.
Voilà, un jour j’ai acheté trois bouteilles... et ton silence.
15 avril 2007
Un gars de Ambon (Céline )
_ " Et maintenant ça suffit ! Tu prends tes cliques, tes claques et tes partitions qui sentent le réchauffé. Va de là, et ta musique de trousseur que tu lances impunément comme un cantique dans une cathédrale. Ta scolastique, ça pue le citron pourri dans un panier de dormeurs.
Ne sens-tu pas ce parfum aigre-acide à soulever les estomacs des équarrisseurs les plus expérimentés ! Il vous fredonne d'abord mielleusement aux narines puis s'immisce et s'épand dans votre chair comme le ferait du lisier de jeune truie.
Je ne jetterais plus l'aumône dans ta corbeille, et encore moins l'aumonière; elle restera sous clef. Ta ballade : un faux requiem mal dégrossi. Va de là ménestrel de la fange. Récure tes clefs de sol et tes triolets. Ne t'en reviens que lorsque tu auras soigné ta chlamydiae ou je te fais bouffer ton bréviaire! "
Et puis il s'est tu, a sorti une satinette ocre et s'est essuyé le front où perlait la sueur sur sa peau rougie d'excitation. Il aurait pourtant dû s'en douter. On l'avait prévenu que le curé de Ambon valait bien celui de Camaret.
19 mars 2007
Les eaux mortes de l'oubli (Céline Tricotinages)
Il faut que je vous dise... j'ai menti.
De cette voix douce et mélodieuse, de
ces mots rares en suspens comme posés sur un fil.
Avec mes airs de petite
fille fragile. Les yeux fuyants d'une timidité feinte.
De ces longs poignets
graciles auxquels s'accrochaient mes doigts agiles.
Il faut que je vous
dise… j'ai menti.
De mes oreilles distraites j'entendais le murmure acide de
vos jalousies putrides.
Et j'observais, enfonçant mon crâne entre les
épaules, votre petit coin de sourire comblé.
Et je m'effaçais et m'effaçais
encore dans les eaux mortes et stagnantes de vos narcissismes.
Il faut tout de même que je vous dise… J'ai menti.
Vous m'avez si bien appris la discrétion, qu'au
bord de ce lac d'eaux mortes, j'ai voulu vous présenter mes progrès. Voyez
vos paroles fétides, comme mes doigts, ont grandi.
Derrière mes airs de
petite fille fragile, les yeux fuyants d'une timidité feinte, la mémoire
engrangeait, étiquetait méticuleusement les souvenirs de famille.
Tandis que
ces longs poignets graciles auxquels s'accrochent mes doigts agiles malaxaient
leur tendre vengeance.
Il faut que je vous dise… Je ne disais rien, et
pourtant j'ai menti.
Entre ces longs poignets graciles auxquels s'accrochent
mes doigts agiles, vous voilà à user l'adjectif avec tant de parcimonie ! Quoi,
vous ne sauriez plus comment me définir ? Allons, allons dites encore ! Que je
vous lave de vos verbes si finement ciselés dont vous me faisiez la grâce de me
vêtir. Votre cou, entre le pouce et le majeur, paraît soudain si pâle dans l'eau
croupie !
Il faut que je vous dise… J'aime les eaux mortes de l'oubli.
08 octobre 2006
La baie des troppasassez (céline2)
Au matin, le verre était vide.
J'ai laché le petit oiseau naufrageur, au jour agonisant du rocher des damnés.
- Va, éteins le jour et ferme l'océan !
Le gardien de cailloux voudrait se reposer. Il a sa médiocrité mauvaise et le souvenir fébrile. Ses faux pas glissent sur les mots de l'oubli. Bien sûr, il connait les roches et leurs écueils de cerises. Mais ce sont les noyaux, qu'il digère mal. Son ciel de bleus de lames, au fond il s'en bat la torche. Là tout ce qu'il souhaite c'est rattraper le marchand de sable qui a vidé la bouteille.
05 septembre 2006
Regarde, je suis là. (Céline2)
Tu crois qu'il nous voit là-haut ? Moi je suis tout petit, c'est pour ça que je t'ai fait grand. Comme ça il peut nous voir, tu comprends. Je t'ai dessiné un peu comme moi, sans la bouche et avec des grands pieds. Il me reconnaîtra, c'est sûr. C'est un code entre nous. Il se moquait toujours de moi, mais gentiment hein ! Papa disait qu'à force de trop parler on y voyait mes pieds à l'autre bout, dans la bouche. Il disait que je parlais dans le vide et que ça lui faisait mal à la tête. Maintenant j'ai compris, je ne parle plus. Comme ça peut être il reviendra. Peut être, il viendra me chercher...
Il ya trop de nuages qui passent, il doit pas bien voir...
L'autre jour maman disait à grand-mère qu'à la rentrée j'irais voir Monsieur Psi, pour me faire parler. Romain, il dit qu'ils ont les moyens de vous faire parler ces Monsieurs là, avec des lampes dans les yeux et tout ça. Il va falloir être fort chez monsieur Psi. Sinon, si je parle à nouveau, je risque de parler trop. Alors, Papa il voudra pas venir. Il aura encore mal à la tête tu comprends ?
Combien de temps il faut pour qu'il nous voit tu crois ? Il faut qu'il se dépêche, parce que là j'ai terriblement besoin de faire pipi.
15 juillet 2006
Silence ! (Céline2)
Après quelques minutes de marche, il décrocha la gourde fixée sur son sac et emprunta l'allée qui menait à l'aire d'autoroute. Poursuivi par l'obsession de cet assourdissant raffut, il accomplissait enfin sa seule idée en tête.
Il souleva la bordure d'autoroute et l'agrippa fermement entre ses doigts car sa rage aurait pu la faire dévier n'importe où sur la terre entière. Puis il reprit la gourde de sa main libre et versa son contenu sous le bitume en essayant ainsi de le décoller de terre.
En réalité il voulait juste libérer le bord de mer de ce vacarme pour retrouver son inspiration littéraire et cesser de déprimer. Il l'envoya valdinguer dans une ample ondulation tel un léger chemin de halage, et l'autoroute fit une boucle et s'emmela définitivement autour du périphérique parisien.
05 juillet 2006
Lapin au cidre sur son lit de groseille. (Céline2)
L'unique ascenceur de l'immeuble est momentanément en panne. Deux sacs emplis de victuailles posés sur les genoux, elle fixait, abasourdie, la petite affichette du syndic.
Combien de temps dure un moment ? s'inquiéta Aline.
Il était près de 19 heures et Arnaud devait la rejoindre à l'appartement pour un samedi soir culinaire. Un prétexte pour lui prouver que le handicap ne freinait en rien son autonomie.
Il lui restait donc une petite demi-heure pour lancer le lapin au cidre et sa gelée de groseille. Une recette simple mais originale qu'elle avait dégoté sur internet pendant ses heures de boulot.
Stupéfaite par ce concours de circonstances il lui fallu quelques minutes pour élaborer un plan de survie, une solution miracle à son épineux problème. Elle entendait déjà les propos moralisateurs des copains sur le choix d'un appartement au dernier étage...
Et puis elle songea à la vieille du rez-de-chaussée, Amandine, qui pourrait peut être l'aider. La jeune femme empoigna les roues de son fauteuil roulant, fit un audacieux virage vers la porte d'Amandine et appuya sur la sonnette. Une toute petite bonne femme ficelée dans un tablier à fleurs ouvrit la porte très lentement. Très méfiante, elle avait pour habitude de garder un pied contre le bas de la porte pour la refermer vivement sur les doigts d'un éventuel malotru.
Les deux femmes se saluèrent aimablement et Aline exposa sa situation.
Il lui fallait se rendre chez elle au 6ème et dernier étage de l'immeuble le plus tôt possible.
Amandine dont le visage témoignait du poids de 75 années d'existence et d'aigreurs, compris aussitôt qu'elle ne voulait ni ne pouvait porter la jeunette là-haut. Elle répondit en claquant la porte :
_" Je ne peux rien faire pour vous, je suis trop faible pour vous transporter voyons ! Bonsoir mademoiselle."
Agaçée mais pas étonnée par le reflexe de la vieille misanthrope, Aline sonna de nouveau.
_ " Ce n'est pas pour cela que je sonnais Madame ! C'est pour demander aux voisins...ou bien téléphoner.."
La vieille entrouvit à peine la porte et répondit sèchement :
_ Je n'aime pas les voisins, ce sont tous des voyous et puis je ne les connais pas et j'ai pas le téléphone"
_ C'est l'occasion de les connaître... rétorqua Aline.
L'échange prit fin sur ces mots. La jeune femme, à court d'idées, se voyait déjà escalader l'escalier à la force des bras en nouant les deux sacs et en les portant sur sa nuque. Mais le problème resterait entier devant la porte de son appartement. Quant à cuisiner sans le fauteuil c'était totalement utopique !
Téléphoner à des amis aurait été son premier réflexe si son portable ne s'était pas complètement déchargé. Seule solution envisageable : tenter une réparation de ce fichu ascenceur. En Mac Giver du dimanche, elle gardait, dans une sacoche arrimée à son fauteuil, un nécessaire de réparation : rustine, bombe de gonflage, tournevis...etc.
Elle ouvrit l'ascenceur en appuyant sur le bouton d'appel et y entra. Grâce au tournevis elle put défaire le boitier de commande et acceder aux branchements électriques. Elle trifouilla longuement les fils et découvrit un fil jaune légèrement brulé. Elle le nettoya soignement en grattant la partie cuivrée et le rebrancha.
Il fallait maintenant tester son intervention. Elle hésita quelques secondes et regarda sa montre : 19h25 ! Elle appuya alors sur le 6 et la machine monta tranquillement jusque devant son appartement. Victoire ! Ravie et fière de sa prouesse technique Aline ne put s'empêcher d'appuyer sur un autre bouton, juste pour voir... L'ascenceur descendit aussitôt jusqu'à la cave et s'y arrêta dans un étrange crépitement. Une odeur de plastique brûlé envahit la cabine. Le fil jaune avait cette fois, totalement fondu et la porte ne daignait plus s'ouvrir.
Pendant ce temps Arnaud trouvait porte close au 6ème étage et prit très mal qu'une jeune prétentieuse, et handicapée de surcroît, se permette de lui poser un lapin. Vexé et blessé par cet affront il quitta les lieux rapidement.
Aline dû attendre le lundi pour sortir de sa prison car comme dans tout ascenceur qui se respecte l'interphone de secours ne fonctionnait pas. Elle y dégusta stoïquement sa gelée de groseille et son litre de cidre en attendant le réparateur.
19 juin 2006
Préliminaires interdits...(Céline tricotinages)
Te souviens-tu? : Dans la foule aveugle des amis, notre musique s'emballe. Ni mot, ni regard entre nous pour trahir notre secret coupable. Par jeu, je te frôle et je te nargue. L'air absent, mais l'ébauche d'un sourire... tu t'enivres des accords du parfum de nos cuirs.
Des effleurements discrets comme une danse fébrile... Le doux frisson d'un corps que l'on n'ose saisir. Le soupir illicite, et le défendu consommé, nous nous savons délectables, c'est délictueux.
Imprudente, je défie l'interdit. Et derrière toi, derrière nous, je dessine du bout des doigts des signes dans la paume de ta main virile et ...hypersensible. C'en est trop, tu t'éloignes. Craignant, peut être, un émoi ostensible ?
Mon amour, mon amant, mon ami, les années passent et le secret depuis longtemps : Polichinelle. Pourtant demeure intact le souffle de cet audacieux et délicieux souvenir où je brûlais de m'offrir à celui qui ne me voyait pas.