04 octobre 2007
Clandestin (Chiara)
Il était arrivé il y a quelques jours, quelques mois, quelques années. Il ne savait plus très bien. La clandestinité est un autre monde, un monde où le nombre perd sa valeur et où le singulier se fond, nous disait-il souvent.
Ce jour là, pourtant, il voulut forcer la mémoire, il voulut se rappeler.
Nous étions tous les trois sur le pas de la porte. Le vent repoussait les feuilles sur nos pieds. Les yeux fermés, Tilimiyé se souvint.
C'est un vendredi. Il y a la frontière qui se dessine, l'attente qui s'enroule, la peur qui cingle. Tanger, les cris, la menace du retour forcé, tassé, menotté.
Plus loin, une route de campagne. Le froid qui pique la peau, le vent qui fait trembler la vue, la faim qui dérobe.
Sur lui, plus d'argent et pas de papiers pour ce monde. Avec lui, toujours, quatre photographies et des milliers de souvenirs. Derrière lui, la terre rouge de Gao, sa femme, ses enfants, ses amis. Devant lui, l'inconnu, l'indifférence, l'hostilité — le regret. Il se souvient : il y a des siècles, il est arrivé.
Un séjour ? Une longue marche. Planqué, perdu, seul.
Depuis, des mains s'étaient tendues qui n'avaient compté ni les jours, ni les heures. Plus souvent, d'autres s'étaient abattues, réclamant ces papiers qu'il n'avait pas. Il n'était pas ici, il était clandestin.
Lentement, il sortit son passeport. Il nous raconta qu'à Ceuta, pris de panique, il avait failli le brûler. Ils n'auraient pas su où le renvoyer : que faire d'un clandestin anonyme ?
Jean bégaya quelques mots. L'association pouvait encore... Tilimiyé sourit. Il lui donna solennellement les clefs de la maison.
02 octobre 2007
Pygmalion (Chiara, la dame à l'hermine)
Je lui ai dit de se taire. Sa parole était superflue. Elle pensait séduire par sa jeunesse, je n'avais d'yeux que pour sa belle vacance.
Aux commencements j'imposai mon Verbe. Plus tard, et de toute mon ombre, je recouvris son ciel : j'étais quelqu'un, elle n'était rien.
Son vide rassemblait mes possibles et les rendait plus ardents. J'écrivais en elle comme un enfant fiévreux découvre les couleurs.
Elle devint mon extension, je fus son expansion.
Lentement, j'ai creusé son jugement, terrifié son horizon. Tout ça ne tenait plus qu'à un fil, tout ça ne tenait plus que par moi. J'avais fait d'elle quelque chose d'autre, j'avais fait d'elle une femme qui n'avait plus d'elle-même que la transparence du verre.
Plus tard encore je me suis lassé. J'ai posé le flacon vide sur l'étagère, tout près des autres. Comme les autres, je l'ai oublié.
07 septembre 2007
L'Attente (Chiara, la dame à l'hermine)
I
L'horloge indique vingt-deux heures,
mais elle est en avance. Je n'attends pas. Je ne m'inquiète pas. Il
rentre, il est là qui vient. Je lis, je n’attends pas.
Il part de la station Miromesnil à
9 heures. 11 stations, vingt minutes. Puis le boulevard, la rue. 10
minutes. Il est là qui arrive, il est là, il va entrer.
L'horloge avance. 22 heures
et cinq minutes. Il est tombé, couché sur le trottoir.
L'horloge est en avance. Je n'attends
pas. Je tourne les pages du livre.
II
Tu as vu la fenêtre s'entrouvrir en face. En face, on est rentré.
22 heures, 11 stations, 20 minutes. Le boulevard, la rue, 10 minutes. 22 heures. Vingt-deux heures et six minutes.
Préparer le repas, il va venir, il est fatigué, le pas traîne. Ou bien : il s'arrête. Du pain, des fleurs, un voisin. Vingt-deux heures 10. Il est couché, à terre. Par terre. Par terre te dis-je.
Je n'attends pas. Il est là, il est là qui vient. Couché. couché sur le trottoir. La foule qui passe. La foule qui passe et qui ne voit pas.
La fenêtre, prendre l'air, le voir arriver, le voir pousser la porte du jardin. Ne pas l'attendre, non, juste le surprendre.
III
22 heures douze minutes,
11 stations, 20 minutes. Tu
ne vois rien. Tu ne vois rien, ta fenêtre est sans ciel et dehors il
n’y a rien, rien d'autre que ces deux gros yeux qui crèvent le mur
et crient l’absence. Regarde bien. En face on est rentré, en face,
on n’attend plus. 22
heures douze minutes, 11 stations, 20 minutes. Il
est là. Tu ne le vois pas. Les
gros yeux du mur qui crèvent mon ciel. 22 heures. L’horloge avance.
Le boulevard. 10 minutes. La Rue. Couché. Mon ciel. Par terre.
Il est là. Tu ne l'entends pas, tu ne parles pas, tu ne bouges pas, tu te confonds avec le dehors, tu attends.
19 août 2007
Témoignage (Chiara, la Dame à l'hermine)
Ce que je venais de dire à la vieille marquise Guy de Ruy était l'exacte vérité.
Mon témoignage l'accablait, mes mots semblaient l'avoir désincarnée.
Plus pâle qu'à l'accoutumée, son visage, dans l'effort qu'elle faisait pour en dissimuler l'expression, s'était comme départi de ses traits ; elle les avait congédiés. La prestance de son grand corps maigre et gris s'était imperceptiblement alâchie sur le cuir rouge du siège. Seules les mains, par le léger tremblement qu'elles imprimaient au journal posé sur ses genoux, semblaient vivre encore.
Je n'avais pas l'intention de lui abandonner le moindre regret. Trop longtemps je m'étais tue, trop longtemps ses regards glacés m'avaient brisée, regards d'un bleu venu d'ailleurs, bleu funeste qui me dérobait et me faisait trembler. Maintenant il était trop tard, les mots avaient été prononcés, ils l'avaient atteinte, d'autres n'y feraient rien : on n'efface pas la parole, on la retient, on l'entaille, on l'interdit, mais une fois reçue, on ne peut plus rien, plus rien contre elle.
Emportés par la coulée hypnotique que les rails creusaient derrière la vitre, ses yeux diaphanes n'avaient pas su dissoudre le cri. Je voulus les sonder encore: je n'y vis pas mon reflet, je n'y vis rien. Ils se sont fermés.
Je n'ai pas su crier.