16 avril 2008
22. Plaie du jour ( Clau )
Il faut absolument que je pense à ... enfin que je pense un point c'est tout. Penser sans cesse pour ne pas sombrer, penser à n'importe quoi, à des choses futiles, au passé éloigné, maintenir à tout prix mon esprit éveillé, empêcher la bête d'envahir ma tête...Réfléchir ? non, c'est devenu trop compliqué ... ça me provoque des migraines, mais penser est toujours à ma portée... Parler à l'intérieur, sans arrêt, sans repos, surtout ne pas faire le vide, remplir mon pauvre cerveau de mots. Penser... il est agréable ce restau...calme et bien ensoleillé. Penser... il est vraiment bon ce plat du jour, je n'ai jamais goûté de frites si succulentes, ou alors si mais il y a longtemps, ou alors j'ai oublié, comme disait Jacques. Penser toujours, même à rebours... Ah ! mon Olga, comme tu me manques ! ... Après le repas, nous irons faire un saut au parc, ou alors, j'irai tout seul... Tu te souviens de nos longues promenades ? ... Penser toujours, ne pas laisser mon esprit s'apaiser, sinon j'oublierai vite mon identité, je le sens, je le sais... Elle a raison Mathilde de nous conduire ici de temps en temps avec la petite; On y mange bien, et puis c'est divertissant... Mais qu'est-ce qu'elle cherche dans le fond de son sac ? Je sais ! Elle a oublié mes comprimés ! La pauvre ... Je lui cause tellement de soucis depuis qu'Olga est partie ... Ca y est ...ça reprend ... saleté de douleur qui bouffe ma tête ! Et puis la voisine qui n'arrête pas de me fixer... Je ne crois pas la connaître... ou alors j'ai oublié... peut-être que je lui rappelle quelqu'un... son père, son grand-père... quand même son insistance est gênante... je ne sais plus où me mettre ! ... et les troubles, c'est pas bon pour ma tête ... Un peu trop salé tout de même le steak... Il faut absolument que ... absolument quoi ? ... mais qu'est-ce que je fais là ? c'est quoi cet endroit ? ... qui a mis ça dans mon assiette ?... je déteste les frites ... et Olga qui me regarde d'un drôle d'air...
24 février 2008
13. Travail à l'oeil ( Clau )
- Il n'en a parlé à personne tu sais...
- Tu en es bien sûr ?
- Absolument ...
- Comment toi tu le sais alors ?
- Parce qu'il l'a dit ...
- Comment ça il l'a dit ? ... mais puisque tu affirmes toi-même qu'il n'en a pas parlé ??!
- Je veux dire... parce qu'il l'a écrit ...
- Où ça ?
- Dans son Journal ...
- Quel Journal ?
- Son Journal de bord... celui dans lequel il racontait au jour le jour, et en détails, l'élaboration et l'évolution de son travail ...
- Et tu l'as trouvé où ce Journal ?
- Dans son atelier... quand on est allé le vider une semaine après ses funérailles...
- Et qu'est-ce qu'il a écrit exactement ?
- Tiens ... il est là .. ouvre le à la dernière page et lis ...
Dimanche 3 janvier 1987 :
Autoportrait enfin achevé vers minuit ; suis très satisfait ; tout à fait ressemblant, surtout la courbe du nez et l'expression de la bouche ; mais problème pour la couleur des yeux : plus de tube vert émeraude pour colorer l'iris ! ; et mon tube de jaune a disparu ! ; contraint de me servir des restes du bleu utilisé pour peindre la veste ; impossible d' attendre jusqu'à demain matin l'ouverture du magasin de mon fournisseur... le tableau doit être livré impérativement à la Galerie à 8 heures ; espère que personne ne prêtera attention à la différence de pigmentation ; ai accentué la dilatation des pupilles pour diminuer la surface de l'iris ; toutefois, pour plus de sûreté, porter des lunettes aux verres fumés le jour de l'inauguration ; et surtout ... surtout : n'en parler à personne ...
20 janvier 2008
39. Question à deux volets ( Clau )
- J'ai bien fait le tour de la question tu sais ...
- Quelle question papy ?
- La question... de la vie et de la mort !
- Tu n'as pas choisi la plus facile !
- Oui... mais elle est essentielle ...
- Et pour faire ce tour là papy... il t'a fallu combien de temps ?
- L'existence entière ! ... et tu sais quoi ?
- Non papy ... Dis voir ...
- Je suis revenu au point de départ !
- Normal papy puisque c'est un tour !...
- Oui mais j'avais quand même un espoir ...
- Et c'est quoi papy ce point d'arrivée qui est aussi le point de départ?
- Le néant ... On naît du néant et on retourne au néant ... Et tu sais à quoi ça me fait penser toute cette histoire ?
- Non papy ... dis ?
- Tu vois les volets là ?
- Tu veux que je les ouvre complètement ?
- Non non... c'est pas ça ...La vie et la mort tu vois c'est pareil que ces volets là... un panneau pour la vie, un panneau pour la mort ... ils sont indissociables et faits pour s'imbriquer tôt ou tard ... Et entre la vie et la mort, une fenêtre ouverte sur l'illusion du monde, ou seulement entrouverte quand ça va mal, ou qu'on devient vieux et impotent comme moi maintenant, et que les volets deviennent durs comme du bêton...Par moments, le spectacle que nous offre la vie depuis la fenêtre est tellement beau qu'on se plaît à penser à l'existence d' une main supérieure créatrice de tout ça ... On est même parfois certain d'avoir vu l'ombre de cette main... dans le sourire éblouissant d'un enfant, un court instant de bonheur...un répit dans la douleur...la beauté d'un corps, d'une âme ou d'un paysage ..
- Ou celle d'un papy sage !...
- Tu prends tout à la légère !
- Excuse-moi papy ...Continue va ...
- Qu'est-ce que je disais moi ?
- Les volets... la vie, la mort ...
- La vie, la mort ? ... Ah oui ! ... Et bien, quand tu meurs les volets se ferment ... la vie se fond dans la mort...plus d'intérieur, plus d'extérieur ...que du néant ...Allez laisse -moi maintenant... Tu m'as fatigué avec tes questions...
- Excuse-moi papy...Je reviendrai demain..
- Tu reviens c'est sûr ?
- Sûr sûr papy !
- Dis ...Tu veux pas fermer les volets avant de partir ?
- Non papy c'est encore trop tôt ... Laisse-les entrouverts... C'est mieux comme ça ...
18 décembre 2007
Bonnet blanc et blanc bonnet ( Clau )
Bon... c'est pas tout ça... il faudrait quand même que je me décide ! Remarque c'est tout moi ça ! Incapable de faire un choix ... Quelque part ça doit être un signe ... Faudrait quand même que je me décide à consulter hein ... Oh là là ! la vendeuse m'a lancé un de ces regards ! Bon alors vite hein ... qu'est-ce que je prends ? le bonnet blanc ou le blanc bonnet ? D'un côté si je prends le bonnet blanc, c'est le bonnet que Momo va remarquer avant tout et pas sa couleur finalement ... Alors franchement je pourrais tout aussi bien prendre sa version rouge ou bleue ou rose... ça serait du pareil au même hein ... Et d'un autre côté, si je prends le blanc bonnet, c'est sur la couleur que Momo va s'attarder et pas tellement sur le bonnet finalement... Alors hein je pourrais tout autant acheter un blanc boléro ou un blanc manteau... du pareil au même hein ... Bon, mais il faut que je me décide... ça fait une heure que je suis dans cette boutique et que je mobilise cette
pauvre fille. Alors franchement, je ne peux pas décemment en ressortir les mains vides ! Mais bon remarque c'est tout moi ça ! Je ne peux décidément pas m'empêcher de poser des " si " déments à l'alternative de mes choix ... ça doit être un signe quelque part ... Bon alors ... le bonnet blanc ou le blanc bonnet ? Allez ma vieille décide-toi ! Ah si Momo était là ! il ferait le choix pour moi... Oh là là l'oeil qu'elle me jette ! On dirait un bonnet de nuit ... Oui bon allez cette fois c'est décidé :
-" Mademoiselle, je pourrais voir le soutien-gorge en soie noire et dentelles ? "
09 décembre 2007
34. Mal-être de lettre (Clau)
Cher Alphabet
Je viens, avec consternation, de réaliser l'ignoble machination de mes cinq compagnes malveillantes et dévoyées. Le perfide complot fomenté par ces garces de voyelles vise à me faire disparaître de votre organisation lettrée sans sommation. Perec, le grand Perec, en son temps débridé, n'avait pas osé attenter si radicalement à mon intégrité ! Il avait préféré consacrer son énergie à l'élimination de l'insipide E, sachant pertinemment combien mes services sont indispensables à la clarté et la finesse de l'expression. Et même si la présente missive est rédigée sans me mentionner, elle est en réalité l'exception confirmant la règle .
Ces exécrables me détestent et osent me traiter d'arrogante. Elles convoitent ma place privilégiée, enviant mon dessin délicat et ma fonction originale. Considérez donc la bassesse de ces lettres palatales affectées: hier, sans avoir rien demandé, je recevais en plein arrondi le poing de l' i, et ce matin, mon voisin direct, le i grec, me faisait, sans crier gare, un croche-lettre ! Mon bel arrondi s'est alors aplati et j'ai encore mal à la lettre... Et ce n'est pas fini: à midi, le A, de sa pointe finement ciselée, me projetait violemment dans l' O glacée ! Or, je ne sais pas nager ! Le E, moins grossier, me rattrapait alors par mon demi-cercle aplati... Certes, je compris son réflexe de compassion car il possède l'expérience affligeante de la disparition, sans compter celle de l'élision ...
Mais voilà consonnes à la porte... Oh ! ce sont mes voisines directes de série lettrée...Ont-elles flairé la manigance ? Je sens le T très amer et le V, mis par moi dans la confidence, m'affirme opposer fermement son veto à ma disparition ... Je me sens moins isolée ! Permettez-moi, cher Alphabet bien aimé, de clore ici ma lettre. J'espère une prise immédiate de dispositions sévères à l'égard de ces voyelles déloyales, comme par exemple les désagréger, les anéantir, les phagociter ... Votre complexion gagnera en légèreté et je serai, des lettres, la reine incontestée.
Votre voyelle très attentionnée.
21 novembre 2007
24_Paire et impair (Clau)
Je n'ai pas mis les bonnes chaussures, ce matin, dans la vitrine du magasin, mais ce n'est qu'à la pause de la mi-journée que j'ai découvert mon impair.
La patronne avait pourtant été très claire. A peine avais-je franchi la porte de la boutique qu'elle m'avait dit : " Ah Josée ! Vous êtes enfin là !... Je serai très prise toute la matinée avec mon banquier...Je vous confie le magasin , et surtout n'oubliez pas de mettre en vitrine la paire de bottes en peau de panthère que nous avons reçue hier ! "
Est-ce la peur des responsabilités ou le ton ferme de la patronne qui me perturba ? Ou est-ce plutôt le vent glacial qui, à l'instant où il m'avait surprise sur le pont enjambant la rivière, avait gelé non seulement mes pieds et le bout de mon nez mais aussi mon discernement ? Toujours est-il que je n'ai pas réalisé l'incongruité de mon action.
La matinée glaciale fut une catastrophe pour le commerce. Il est vrai que si des personnes audacieuses avaient osé faire du lèche -vitrine, leurs langues auraient gelé au contact du verre ! La rue est restée déserte. Seules, deux jeunes filles frigorifiées longèrent un instant le trottoir et éclatèrent de rire en dépassant la boutique.
Ce fut enfin midi...puis midi et quart... Je fermais le magasin lorsque mon regard, balayant sans entrain la vitrine, buta sur une chose insolite : à la place réservée aux fameuses bottes en panthère, trônait une paire grotesque de godillots en piteux état, déformés par des années de marche, cuir déchiré, lacets dépareillés, ceux-là même dont j'avais, dès que la patronne eut tourné les talons, libéré mes pieds gelés, pour leur offrir en échange une confortable paire de chaussons fourrés. Or, cette paire de godasses lasses, j'avais passé un quart d'heure à les chercher, dans tous les coins et recoins du magasin avant que, dépitée, je ne me résolusse à quitter la boutique en chaussons.
05 novembre 2007
Le secret (Clau)
Tante Babette prit une profonde inspiration, la main de ma soeur Mado comme dérisoire protection, au dépourvu son aide-soignante qui s'apprêtait à la soigner, puis elle expira. Mado, trop sensible, hurla et l'aide-soignante chancela. Du salon contigu à la chambre, j'accourus aux cris de Mado. Je pris alors le pouls de tata, constatant son absence, la mesure des dégâts, sur moi de cacher ce que me causait ce trépas, et l'engagement d'organiser des funérailles de reine pour notre tante adorée.
La sale bête qui, pendant des années, s'était régalée des entrailles de tante Babette avait eu raison d'elle. Tata était enfin soulagée et nous aussi... pour elle. L'attente - de sa délivrance - avait été un calvaire. Mado et moi souffrions tant de la voir se tordre de douleur et ne pouvoir rien faire. C'est que nous l'aimions tante Babette ! Avant que ce mal terrible ne la cloue au lit, elle avait toujours été pleine de vie. Elle s'était mariée très jeune et puis, malheur, son époux avait péri dans un accident d'avion moins d'un an après leur union. Elle ne s'était jamais remariée et Mado et moi remplaçions, disait-elle, les enfants qu'elle n'avait jamais eus. Elle nous chérissait tant ! Certes, cela faisait des lustres, dix ans pour moi et douze pour Mado, que nous n'avions vu notre tante, pris que nous étions dans le tourbillon de nos vies, mais nous nous rendîmes immédiatement à son chevet dès que nous fûmes informés, par le plus grand des hasards, de l'aggravation subite de son état.
Mado et moi, tant que dura l'agonie de tata, rivalisâmes d'attentions. Pour lui réapprendre à rire, nous la mettions en boîte mais elle n'appréciait guère, y voyant là comme une prémonition. Depuis des mois, elle ne se nourrissait plus que d'étranges biscuits au gingembre, stockés dans des boîtes colorées. C'était le seul remède à ses douleurs, plus efficace que la morphine, murmurait-elle. Le jour de son enterrement, nous découvrîmes alors l'origine de ces pâtisseries miraculeuses. Un élégant septuagénaire pleurait comme une madeleine au bord de la tombe de tata. Lorsque nous nous enquîmes de son identité, il nous apprit qu'il était le propriétaire de l'unique biscuiterie du bourg et que madame Elizabeth, soit tante Babette, était sa meilleure cliente. Alors, avec autant de tact que la maladie laissa de répit à tata, Mado lui proposa de le dédommager pour le préjudice financier causé par la perte de sa fidèle cliente ! Le monsieur fut épouvanté de la proposition de ma cousine et nous quitta en maugréant.
Une semaine après le décès, Mado et moi nous précipitions chez le notaire. Nous étions les uniques héritiers de tante Babette mais...elle avait laissé un testament. Sans laisser rien paraître de notre stupéfaction, ou si peu, nous apprenions alors que la vieille léguait la totalité de sa fortune, sans même nous accorder des miettes, à monsieur Madeleine - pâtissier de son état et lointain parent de Jean Valjean - le vieux grincheux qui tient la biscuiterie délabrée du bourg afin, précisait la morte, qu'il agrandisse son commerce ( à nos dépens ) et parce que la consommation quotidienne de ses biscuits avait été son unique réconfort pendant ses dix années de souffrance vécues dans la plus grande des solitudes, je cite, et aussi, avouait-elle avec un culot hors du commun, parce qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer cet homme marié et père de famille, dans le plus grand des secrets, sans jamais oser lui avouer sa flamme ni, lui demander de ses biscuits, le secret de fabrication ! Non mais je rêve !
03 juin 2007
C'est tout naturel (Clau)
Le samedi, c'est plus tranquille. Il y a moins de monde à la boutique, aussi étonnant que cela puisse paraître ! J'ai donc pu me libérer pour me bichonner savamment en confiant les quelques clientes de ce jour là à mes deux employées.
Norbert avait insisté pour que nous venions bien habillées, jupe ou robe longue, de préférence dans les teintes noire, blanche ou grise, afin que les tenues des invités à son vernissage ne tranchent pas avec les photos exposées... Vous savez bien qu'il ne photographie qu'en noir et blanc... Il tient beaucoup à l'esthétique Norbert ; c'est un artiste particulièrement perfectionniste, comme il en existe peu de nos jours.
J'ai donc passé toute la journée du samedi à me faire belle. J'ai acheté, enfin plutôt loué à une copine, pour dire la vérité, une robe de soirée en soie noire et dentelles blanches de chez Chanel. Un vrai bijou ! Je l'aurais bien gardée pour moi tiens ! Pour la coiffure, j'ai pas fait trop compliqué, juste renouvellé ma coloration habituelle noir geais et passé un coup de sèchoir. Norbert n'aime pas trop le sophistiqué. Le maquillage ? léger mais parfait... khôl noir et ombre grise sur les paupières. Si vous m'aviez vue ce soir là ! J'étais super élégante et contente d'avoir respecté la consigne de Coumarine, pardon je veux dire de Norbert !
Je suis arrivée à la salle d'exposition, située dans une rue super chic, vers 18 heures. Il y avait déja pas mal de monde. L'ambiance m'a tout de suite plu. Ludivine, arrivée avant moi, m'a vue entrer et m'a fait un signe depuis le fond de la salle. Elle portait une splendide robe mousseline blanche à pois noirs et une coiffure de rêve rehaussée d'un noeud gris perle en dentelle. La classe !
Je fus franchement éblouie par la qualité des photos exposées ! Un vrai travail d'artiste, ça c'est certain ! Si toutes étaient sans conteste superbes, j'ai quand même eu un coup de coeur pour celle qui représentait, près d'une roulotte, enfin... une caravane plus exactement, une gamine d'à peine vingt ans en robe noire - très joli d'ailleurs le modèle... - avec ses deux petits accrochés à elle... comme ils étaient mignons ces deux là ! à croquer ! Mais la fille ! Quel air triste elle avait la pauvre !... la pauvre je dis, sans vouloir faire de jeux de mots ! Ah ! la misère ! qu'est-ce que c'est terrible quand même vous ne trouvez pas ? je préfère ne pas y penser tellement ça me fend le coeur voyez-vous... Mais ces miséreux là... ils sont tellement photogéniques ! Norbert dit qu'il ne trouve pas cette spontanéité là, ce naturel, cette force de caractère, cette odeur même, avec des modèles payés pour poser...
Il a vraiment le coup d'oeil hein l'artiste de la famille ! et puis une sacrée expérience : ses premières expos étaient sur les favellas de Rio, les quartiers des intouchables en Inde, et les affamés de je sais plus trop où... Certes, c'était déjà du beau travail, mais à mon avis, et d'ailleurs que tout le monde partage avec moi, ces dernières photos qu'il a prises dans un camping de Roms en Camargue, ce sont ses meilleures et d'ailleurs la preuve ! On se les ait arrachées à prix d'or ! On lui a dit à Norbert : pourquoi allez chercher ailleurs quand on a ce qu'il faut chez soi ?
Avec le bénéfice de la vente, Norbert s'offre un appareil de dernier cri (quel est le plaisantin qui a dit : de pauvre ?) et un voyage aux Philippines, pour aller photographier les gosses qui vivent dans les décharges. C'est sûr, il va faire un nouveau tabac ! Je l'aurais bien accompagné (ça tombe avec mes congés) mais vous savez, la misère, moi, je peux pas supporter...
01 avril 2007
Papy bien sous tout rapport... ( Clau )
J'ai presque une heure d'avance...
Mon rendez-vous n'est qu'à neuf heures et quart et l'Agence est encore fermée. Mais comme aujourd'hui c'est la grève de tous les transports, à l'exception des amoureux, et que je n'ose plus monter à bicyclette depuis que j'ai tendance à perdre les pédales, la marche s'est présentée à moi comme unique possibilité. Or, mon corps quelque peu usé n'étant guère habitué au pas cadencé, j'ai quitté l'appartement au lever du jour, craignant d'arriver en retard au rendez-vous et de manquer ainsi ma dulcinée. Voilà que je suis tout étonné d'être en avance et que mon coeur fragile de vieux papy russe palpite autant de fatigue que d'émoi.
Si vous saviez comme je suis impatient et troublé de rencontrer ma nouvelle et sûrement ultime compagne ! La directrice de l'Agence m'a certifié que les correspondantes au profil dessiné étaient en ce début de printemps nombreuses et que je trouverai sans difficultés chaussure à mon pied. Je ne voudrais pas être déçu comme la dernière fois où ne s'étaient présentées qu'une grand-mère squelettique et édentée et une matrone débauchée au menton en galoche prononcée.
Certes, pris alors au débotté, j'avais dit à l'Agence n'être pas exigeant sur la qualité ! Mais cela justifia-t-il que l'on me proposât des modèles de vulgarité ? J'estime en effet, considéré ma prestance et mon élégance de senior finalement bien conservé, mériter de rencontrer une mamie sensible et raffinée à laquelle je serai heureux d' offrir affection, et plus si coquines affinités, et qui peut-être m'offrira de la considération sinon de l'amour en retour jusqu'à la fin de mes jours.
Il me reste encore quelques années à vivre et maintenant plus qu'un quart d'heure à attendre l'ouverture de l'Agence... Je ne pense plus qu'à la belle paire que mon ultime compagne et moi allons former.
21 mars 2007
Peine perdue (Clau)
Il faut que je vous dise... Je vous ai menti ! Je ne suis pas du tout heureuse... Je fais seulement semblant de l'être depuis vingt ans, pour éviter de vous inquiéter, quoique je sois sûre que certains d'entre vous aient depuis longtemps deviné que cette joie de vivre et cette satisfaction qui éclatent à la lecture de mes lettres n'étaient qu'illusion...
C'est vrai qu'au début il y eut le plaisir de la découverte... Apprendre une nouvelle langue... Découvrir un mode de vie en beaucoup de points si différent... Une nature si dépouillée qui incite à la contemplation et force à réfléchir sur soi... Et puis il existait aussi cette possibilité de retour tous les étés pour vous raconter à demi-mots et replonger dans mon environnement... Cette alternance de modes de vie était très agréable et, c'est vrai, enrichissante... Mais avec les années et l'impossibilité de revenir régulièrement me ressourcer, tout se mit à devenir pesant... Ce que j'acceptai au début aisément me devint contraignant... Je dus faire des efforts pour accepter ce qu'au fond de moi j'avais toujours considéré inacceptable... Je sais que sans la présence des enfants je serais partie depuis longtemps... Mais il m'est impossible de les laisser... Même s'ils sont la cause principale de mes souffrances...
Je sais... Vous allez me dire que personne ne m'a jamais forcée à partir il y a vingt ans et que de toute façon personne n'aurait réussi à me retenir... Vous aurez raison... Mais j'étais jeune et jouer avec le feu me semblait tellement tentant... Il aurait pourtant suffi que vous me disiez que si jamais je découvrais m'être trompée de route, je pouvais revenir au bercail sans hésiter... Que tout le monde serait là pour me soutenir... Mais personne n'a rien dit... Lorsque je me suis rendue compte de mon erreur, je me suis donc sentie coupable... Et vous ai tu mon désarroi...
Depuis des années, mon âme fragile et désemparée brûle... Je rêve d'un cours d'eau profond où pouvoir me jeter pour calmer mes brûlures... Mais ici il n'y ici que des oueds, assèchés la plus grande partie de l'année... Ces derniers douze mois furent particulièrement éprouvants... Je dois vous dire que je suis même surprise d'être encore en vie... Dans mes accès de désespoir j'ai souvent pensé que la seule solution à des problèmes insolubles, ou solubles mais au prix fort, serait une perte progressive de la raison, pour ne plus avoir conscience de ma souffrance... Pour m'aider à supporter avec indifférence une certaine forme d'absence à moi-même, le sentiment terrible d'un échec... Et puis, j'ai souvent réalisé aussi que désespérer en raison d'imbroglios personnels et d'inaptitudes au combat est une forme de luxe quand il suffit pour perdre la joie de visionner ces corps qui explosent de foi aux proches alentours... Souvent compris que les égo sanglots sont indécents quand le sang coule à flot dans le sillon de ces explosions de véritable désespoir... Aussi faut-il finalement que je vous dise... Ne prenez pas au pied de la lettre ce que je viens de vous avouer... Ce ne sont que des déformations de la réalité... Je crois qu'avoir réussi enfin à vous faire part de mon mal -être m'en a libérée ! En fin de compte, tout ne va pas si mal... Et si c'était à refaire je le referais...
Je vous aime et ne m'oubliez jamais...
P.S J'apprends que les deux oueds situés aux alentours de la capitale seraient hier sortis de leur lit en raison des pluies incessantes qui tombent sur le centre du pays depuis une semaine ...