28 mai 2008
17. La musique dans la peau (Claudie)
Je sors du garage avec une épouvantable migraine.
Marabout, bout d’ficelle, selle de ch’val. Ah, parlons-en, cheval, les courses, les paris, y perd tout pendant que moi, dans ce garage, je fabrique des poupées.
Sur mesure les poupées, faut pas croire, j’suis douée pour ça, depuis l’temps que j’en fabrique, je réfléchis plus. Un p’tit coup de rhum, Zouk machine et hop ça me donne le moral.
- La musique dans la peau, fo pa'w kon-prann bibi sé on kouyon…
Je connais les paroles par cœur, depuis l’temps, je passe toujours la même chanson, même qu’il en a marre le marabout.
Et puis, ça m’rappelle le pays, enfermée dans ce garage, je ne sens pas l’épice peux pas aller m’asseoir sous le cocotier. Ici, je vois que les murs de ciment et, c’est pas dehors, que j'vais me réchauffer le cœur chez Ti’Lolo en mangeant des acras.
- Pa mé lé mwen kon saké ni maldon Ha, Pa fé mwen Pa fé mwen….
Des fois, je rate la poupée, faut dire, qu’assise par terre, je bouge, je peux pas m’empêcher de rouler des hanches et tout d’un coup je me lève et je biguine.
- Pa mandé bibi rété kon madon, Menn si an fé on ti solo…
- Célaniiiiiiiiiiiiie.
Zut, le marabout est rentré, il a dû tout perdre, vu l’heure.
- J’ai mon client dans dix minutes, elles sont prêtes les poupées ? Arrête cette musique !
Il a besoin de deux poupées, j’en ai fabriqué trois.
- An kaz la, ka rété, Ka santi mwen kon si an prizonyé…
J’l’appelle le marabout, mais c’est Arsène, j'l’ai suivi en France on était jeunes mariés. Il m’avait fait rêver de la France en dansant collé-serré. Je fabrique des poupées dans un garage, ça fait 25 ans. Au prix de la poupée, il a amassé un sacré magot.
J’veux retourner au pays, la troisième poupée, c’est pour lui, je ne peux plus être enfermée dans ce garage. J’ai une épouvantable migraine, abusé du ti’punch, pour bourrer la poupée de ses ongles et cheveux.
Je la brûle ce soir.
- J’arrive !
- Yayayeyeyayayeye, la musique dans la peau…
12 mai 2008
J'ai attrapé mon ombre (Claudie)
Ce
matin pour la première fois depuis longtemps, je n’ai plus
peur, j’ai réussi à capturer mon ombre.
Il
m’a fallut du temps pour l’attraper, coriace la garce. Elle me
suivait partout, je ne pouvais faire un pas sans qu’elle soit
derrière moi.
Mon
ombre me surveillait. Qui me faisait surveiller ?
J’ai
remarqué qu’elle n’aimait pas sortir les jours sans soleil
ou de pluie. L’ombre n’aime pas le froid et la grisaille. Je
n’allais pas me priver de mes ballades sous le soleil, et du
plaisir de me reposer à l’ombre rafraîchissante des
arbres du parc.
Je
l’ai bien observée et noté dans mon carnet les
moments où elle était là. J’ai changé
de tenue, pour qu’elle ne me reconnaisse pas, je me suis caché
pour l’observer, aussi incroyable que cela puisse être, elle
était là, à mes côtés ou derrière
moi, me narguant.
Lorsque je tournais
très rapidement la tête, elle ne bougeait pas, elle
n’avait pas peur de moi.
J’ai
tenté de la suivre, la surprendre en me retournant, elle
disparaissait. Trop rapide mon ombre. J’avais lu qu’un
cow-boy tirait plus vite que son ombre, je vais y réfléchir.
Quelques
fois elle marchait devant moi. Je l’ai laissé faire pour
l’attraper. Pas facile, elle courrait plus vite que moi.
Son
manège m’exaspérait. Pour déjouer son
omniprésence je ne suis sorti que les jours de pluie et la
nuit. Un soir, j’ai eu très peur, je l’ai vue, tapie
derrière un lampadaire elle m’observait. Si elle sortait la
nuit, elle affronterait donc la pluie et la grisaille. J’ai décidé
de la supprimer.
J’ai
fabriqué une sorte de filet à papillon, moins dangereux
qu’une arme, je ne veux pas aller en prison, je suis bien ici, dans
cette grande maison, ils sont gentils, ils s’occupent bien de moi.
Je ne leur ai pas encore dit que mon ombre me suivait. J’attends de
l’avoir prise.
J’ai
enfin attrapé mon ombre. C’est moi qui la surveille
maintenant. Je n’ai pas pu la clouer, on n’a pas le droit ici. Je
l’ai collée sur le mur, elle ne me suivra plus.
Pourquoi
elle m’imite ? Je ne comprends pas, elle danse comme moi.
30 avril 2008
14. Lettre à ma descendance (Claudie)
A toi, ma descendance,
Il y a bien longtemps que je voulais te parler d’Elle, pour que tu saches qui Elle est, toi qui ne l’as pas connue dans sa prime jeunesse.
Elle a des bleus qui ont fait pâlir les turquoises enfouies dans ses entrailles.
Je me suis plongée dans la chaleur de ses eaux où les dauphins dansaient à la fleur de la vague.
Ses torrents au froid de l’acier courraient joyeux de monts en monts, gorgés de la glace des massifs qui ont fait la gloire de certains alpinistes.
J’ai cueilli tant de ses fleurs odorantes, me suis reposé à l’ombre de ses arbres qui étalaient leurs branches feuillues, lorsque j’allais observer la faune amazonienne.
Je me suis nourrie d’Elle, Mère nourricière depuis la nuit des temps.
Tel un prédateur, j’ai pris j’ai volé, me gorgeant des richesses qu’Elle m’offrait.
Bien sûr, je l’ai creusée, pour y planter de quoi nourrir ceux qui avaient faim.
Mais voilà, Elle ne pouvait plus arroser ces graines, asséchée par la richesse technologique qui encrasse ses poumons, l’étouffe et tarit ses eaux.
Tout au long des vies, avançant, je lui ai laissé de nombreux souvenirs de mon passage.
Je ne t’en ferai pas l’énumération trop longue, de ses centaines d’amis, qui oublient que la vie est respect.
J’ai sali ses campagnes, empué l’atmosphère, tari ses sources qui m’abreuvaient.
Je l’ai prise pour une poubelle et je l’ai tuée lentement.
J’ai chassé pour m’enrichir et pas hésité à tuer ses espèces menacées.
J’ai toujours agi en prédateur, refusant de voir que jamais je n’ai su protéger celle qui m’a toujours donné.
Elle n’a pas toujours bon caractère, Elle se révolte, me rappelant ses lois : ouragans, assèchements, tremblements, autant de supplications qu’Elle m’envoie, si aveugle et sourd..
En lisant cette hommage, comprends, toi qui ne l’as pas connue à son apogée que, sans Elle, tu ne seras plus rien.
Sa vie recule et je l’ai bafouée, tel celui qui croyait à son immortalité. Son cœur bat, lutte encore pour ne pas mourir sous mes mains assassines.
Prends conscience que sa beauté peut renaître, lorsque tu prendras conscience que sans elle pouls de ta vie, tu risques de tout perdre et que tu te dois de la protéger.
Je te lègue la Terre, source de ta vie future, sa richesse te fera bien plus vibrer que tout l’or qui lui a été volé et que je pourrais te laisser.
Je te demande de l’aimer, de la respecter, Elle qui a été si forte , aujourd’hui si affaiblie que je crains qu’Elle ne puisse se relever sans toi.
Les mots sont pauvres pour te décrire sa beauté qui se fane.
Elle est si belle, si douce encore, ne la laisse pas s’éteindre toi qui ne l’as pas admirée dans sa luxure verdoyante pleine de vie.
Il ne suffit pas de dire, je sais, je t’ai souvent entendu le dire.
Engage-toi à l’Aimer, cette Terre si belle, même si tu n’admires sa beauté que par des photos et des reportages vieux de milliers d’années.
17 avril 2008
26. Sage décision (Claudie)
Il faut absolument que je pense à… Rien.
Profiter du silence, savourer chaque bouchée de cette excellente entrecôte, et, ne plus penser.
Il faut absolument que je pense à téléphoner à Irène.
Non. Tant pis pour Irène qui va toujours mal, ne plus penser à prendre des nouvelles des autres. Si Irène est au bord du vingtième suicide, elle me le dira avant de prendre sa cuite.
Profiter, ne plus m’obliger à cet agenda de la mémoire. Il faut absolument que je ne pense à rien.
Ce repas me fait prendre conscience que, sans cesse, je pense à faire quelque chose, à dire quelque chose, à ne pas oublier que je doive absolument penser à…
Ne pas oublier de penser à quoi ?
Dire à Jacques chaque matin de penser au pain par exemple ? Je peux acheter sa sacro sainte baguette, cela me fera du bien de marcher, j’ai pris trop de poids ces derniers mois.
Téléphoner aux dates anniversaires de nos amis ? Tant pis, si j’en laisse passer quelques-uns uns, cela les fera moins vieillir. Telle que je connais Arlette qui cache son âge, elle n’oubliera pas de me dire d’un ton piquant : - tu n’y as pas pensé ?
Il faut absolument que je pense à aller chez le teinturier.
Zut ! J’ai laissé aller ma mémoire qui se doit de me rappeler de, ne plus penser à toujours faire quelque chose.
Liée par mes, il faut absolument penser à, emprisonnée par cette peur d’oublier quelque chose, et pourtant j’en oublie, malgré mes injonctions : il faut, absolument, penser, à…
Jacques va faire une drôle de tête, que va t-il faire sans sa baguette demain soir ?
Il l’achètera ou pas ? Je ne lui ferais pas penser à ce qu’il devrait absolument penser seul depuis vingt cinq ans, acheter du pain en rentrant de son travail.
La lumière éblouissante de ce printemps, m’éclaire du bonheur nouveau de ne plus absolument avoir à penser à quoique ce soit.
Comme c’est agréable !
Tiens, il faut absolument que je pense à moins manger, à commencer un régime et me remette au sport, à téléphoner à Maman pour prendre des nouvelles du chien de Tata Marcelle, à demander
28 mars 2008
6. Que faites-vous dans la vie ? (Claudie)
C’est étrange, depuis que je ne travaille plus, je me sens de plus en plus fatiguée.
Cette fatigue m’envahit sournoisement depuis que je ne fais plus partie de ce que l’on nomme la vie sociale.
Les heures s’égrènent lentement, je ne fais plus rien, anéantie, épuisée d’être devenue une sorte de rebus.
Je ne cours plus pour attraper ma correspondance du métro qui me mène à l’ANPE, j’ai le temps.
Fatiguée de répondre aux personnes qui me demandent : - mais que fais-tu de tes journées ?
C’est vrai, que fais-je de mes journées de chômeuse ?
Travail à temps plein ces recherches infructueuses, sans rendement. Epuisant.
Et, vous mes amis qui m’expliquez que : vous, vous êtes fatigués parce que Vous travaillez.
Ah oui, c’est vrai, vous me regardez comme si je n’avais jamais travaillé, je ne sais pas ce que cela implique le travail comme fatigue.
J’ai le temps de ne rien faire et cela me fatigue, m’épuise même.
Et si tout d’un coup j’étais devenue fainéante ?
Devient-on fainéante, parce que l’on ne travaille plus ?
Oui sûrement, puisque je suis fatiguée dès le matin de devoir affronter cette vie de chômeuse qui traîne depuis tant d’années.
Je suis re-devenue malgré moi une femme au foyer.
Pourtant, lorsque je ne travaillais pas pour élever mes enfants, qui me demandait alors, ce que je pouvais bien faire de mes journées ?
Personne.
Mais, être au chômage, ne pas travailler, quelle horreur.
Je vaque à mes occupations, mais, lesquelles ?
Plus aucune, depuis que je ne travaille plus je ne sais plus rien faire, je traîne mon corps qui a du mal à se mouvoir dans le statut de chômeuse.
- Que faites-vous dans la vie ?
- Chômeuse
- Vous devez vous ennuyer à ne rien faire ?
Je regarde d’un œil bienveillant ces personnes qui me fatiguent depuis que je ne travaille plus, à tant me demander ce que je peux bien faire de mes journées.
- Rien, leur ai-je répondu, c’est étrange comme je suis si fatiguée depuis que je ne travaille plus.