Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

29 février 2008

34. Il déteste le bruit des bottes (Coumarine)

Il n'en a parlé à personne
Même pas à lui-même. C'est bien simple, voilà des années qu'il se bouche les oreilles et le cœur pour étouffer le bruit.
Oh! Il sait bien que ce bruit reste sournoisement tapi quelque part dans les buissons bien taillés d'un parc bien rangé, dans lequel  les gentilles grands-mères promènent leurs gentils chiens qui font des caca propres, bien posés dans les chemins ratissés

Mais comme il ne va plus jamais dans ce parc modèle, il arrive à gommer de sa vie ce bruit têtu, ce bruit jaune, ce bruit tactac

Pas de bruit parasite donc dans sa petite vie bien rangée, à la cravate fleurie différente pour chaque saison de l'année. (Mais surtout pas de cravate jaune...)

Et même si on l'obligeait, sous la torture par exemple, peine perdue... il a oublié le bruit des bottes entendu un jour dans ce parc impeccablement tracé.

Des bottes qui ont claqué tac tac tac pour s'enfuir au grand galop de bottes, parce que l'enfant qu'il était criait, étendu là dans un buisson touffu, à l'ombre jaune des forsythias.... son bas-ventre dénudé, transpercé, mis à feu et à sang.

Il déteste les forsythias...mais n'en a jamais parlé à personne
Il déteste les bottes...mais n'en a jamais parlé à personne

Et personne ne sait que pour toujours il a, au creux de son bas-ventre, une blessure qui l'empêche d'aimer

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09 octobre 2007

Comme un moineau fragile (Coumarine)

La porte est bleue. La porte bleue est fermée. Elle est fermée depuis longtemps.
Ça va faire cinq ans maintenant que je ne suis plus venue dans cette maison. Mon Dieu, comme il y a des toiles d’araignées sur cette porte bleue! Surtout dans le coin gauche là en haut. Le côté des charnières. Et le bleu s’est écaillé en longs filaments lamentables, les gonds se sont empêtrés dans la rouille. Les rideaux aux fenêtres grisaillent d’ennui et de solitude.
Et partout le silence. Pas n’importe quel silence. Le silence de l’absence, le silence de l’oubli qui a imprégné une à une chaque feuille, chaque arbre du jardin devenu sauvage, incohérent.
C’est étrange comme le silence de l’oubli va se nicher dans la poussière et les mauvaises herbes, dans l’envahissement désordonné des buissons laissés à eux-mêmes, des peintures qui s'écaillent, du fer forgé qui rouille. Ce silence (ou alors est-ce l'oubli?) est stérile et pèse des kilos. Des kilos de solitude. Des kilos de poussière. J’ai mal à l’âme....

Pourtant cette maison je le sais était belle… elle respirait si amplement son souffle de beauté.
Une vieille dame qui me ressemblait, y chantait des refrains d’autrefois, coupait tendrement les roses de ce jardin, les posait comme des trésors ensoleillés dans son panier accueillant, et les emportait derrière la porte bleue restée ouverte. La porte bleue restait ouverte tout l’été pour nos jeux adolescents.

La vieille dame un jour est tombée dans l’escalier de pierre. L’escalier de pierre bleu…
On l’a ramassée comme un moineau fragile. Inerte.
Deux mois plus tard le notaire me donnait solennellement les clefs de la maison.

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14 septembre 2007

Le gauche est un petit con (Coumarine)

L'œil droit me fixe obstinément, il me fait de l'œil. Et pour tout vous dire, ça commence à me plaire. Les yeux qui me font de l'œil, ça me connaît, ça me fait des petits frissons dans l’estomac (et plus bas aussi mais je ne sais comment s'appelle cet endroit qui frémit quand un œil me fait de l'œil...)

L' œil gauche pendant ce temps, n'en finit pas de se tartiner de mascara et pour ce faire, il cligne interminablement de l'œil. Il se veut irrésistible, mais il perd un temps précieux, centré de la sorte sur le miroir qui ne reflète que son ego. Le gros malin risque de se faire battre au poteau: déjà les frissons sont tombés très bas, provoqués par l'œil de droite qui me fait de l'œil avec une décontraction, un naturel parfait, sans monocle ni binocle, sans lunettes ou lorgnettes, sans lorgnon ni comédon. (Juste un verre de contact, pour prendre contact, briser la glace, si vous voyez ce que je veux dire...)

Une lutte sans merci entre les deux yeux va donc s'engager sous mon œil curieux et impatient du dénouement de cette histoire dont les journaux parlent encore.

Quelques coups droits plutôt bœufs vaches, quelques œillades meurtrières ont raison de l'œil gauche qui a lamentablement viré au beurre noir, pas très digeste, c’est le moins que l’on puisse dire.

Il aurait dû s'en douter, c'est un petit con. Je l'ai laissé se planter dans le mur et je suis repartie bras dessus bras dessous avec l’œil de ma vie…le droit bien entendu.

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16 mai 2007

Gueule ou langue, c'est pas pareil (Coumarine)

Il est fiché dans les listes. Le petit pantin gelé par l’attente, est  assis sur les derniers sursauts de sa vie.

Mais non, pas question de sursaut. L'encéphalogramme est déjà plat. Il est temps de débrancher, ordre des Importants ! Quand on est coincé, on ne bouge plus, on ne respire plus, d'accord? On est foutu quoi, pour le dire platement !

On fait le nettoyage par le vide, on jette les vieux pantins enchiffonés, devenus papiers impitoyablement mâchés par les machines intraitables de la société qui désormais va choisir ses pantins en connaissance de gueule. Ils  seront en bois lisse d’ébène (ou de pétrole ou de cerveaux surdoués), impeccablement coiffés, rasés, costumés, logés, levés tôt, travaillés plus. Intelligents bien sûr, cela va de soi, avec l'obligation de parler trois langues au moins, à savoir: le français, le français et le français...(et aussi mais ça on ne dit pas tout haut : la langue de bois si musicale, si harmonieuse, celle qu’on n’entend jamais lancer ses notes d’accordéon dans les métros bondés, et merde encore un… fait chier à la fin…

Ce pantin-là  monsieur le policier, a une mine patibulaire, c’est un pantin pas choisi, mais subi. Tordu quoi ! Le médecin a dit: hélas mon ami vous avez une fâcheuse sciatique. Elle est indélébile. La kiné est impuissante pour redresser les années d'humiliation. Tout ça se fossilise dans un geste d’automate, bras ouverts dans une tentative avortée d’accueillir le monde nouveau qui allait donner du travail et du pain aux zenfants de la patrie !

On ne mâche pas le pain pour les pantins subis, voyons !

Pas de travail, pas de logement, pas de papiers, pantin à la rue avec sa bouteille et son chien…pantin rikiki fait pipi dans les caniveaux, beurk il est sale le monsieur, maman tu as vu le monsieur comme il est sale?

Pantin ne connaît pas les écritures légales, juste une croix en dessous d'un papier pas mâché. Oh ! le veinard ! il va voir du pays !

L’écriture nous sauvera de la gueule de bois de la langue de bois...

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27 mars 2007

Couleur de vase (Coumarine)

Il faut que je vous dise… j'ai menti: j’ai encore mon père.

Enfin…plus maintenant…

C'est par un coup de téléphone de ma femme ce matin, que j'ai appris sa mort.

Il fait très chaud, l'étang est en train de moisir dans l'attente d'un peu de fraîcheur, d'un peu de pluie, tous les étés c'est la même chose. Ça empire même on dirait.

Ma femme m'a dit: Julien ton père est mort et elle a raccroché. Elle n'est pas du genre bavard. Moi non plus.

Tous les canards ont déserté cet étang. Et toutes les poules d'eau aussi d'ailleurs. C'est curieux, les arbres ont poussé de travers, tentant de se mirer dans cette eau glauque. Peine perdue.

Ma femme m'a dit encore : Julien, l'enterrement c'est après demain à dix heures. Puis elle a raccroché. Bon elle a dit aussi qu'elle n'était pas sûre de pouvoir se libérer pour s'y rendre. Elle sait bien que moi, je n'irai pas.

Il faudrait couper tous ces branchages superflus, draguer une bonne fois cet étang malade, y remettre des poissons et de la vie.

Je ne m'attendais pas à la mort de mon père, mais je ne m'attendais pas non plus à ce qu'il vive aussi longtemps, compte tenu de son genre de vie.

Personne n'aime se rendre auprès de cet étang, personne ne va là-bas pour pic niquer. Il faut reconnaître qu'il n'a pas belle allure.

Si l'on sait que mon père comptait cent kilos de trop, je me dis en souriant qu'il faudra un cercueil sur mesure. Tiens ça m’amuserait de voir ça.

Il y a beaucoup de moustiques qui se promènent sur cet étang glauque. Trop. Tout le monde sait que les moustiques piquent. C'est très désagréable.

Mon père m’a battu durant toute mon enfance. Puis j’ai fait du sport. Je ne voulais pas peser cent kilos de trop.

Au printemps de chaque année, il y a un héron qui vient s'égarer aux abords de l'étang. Il pense à la renaissance de la nature, de la vie. Le petit con.

Le jour de mes seize ans, je lui ai arraché la ceinture cloutée avec laquelle il s’acharnait sur moi. J’ai couru et je l’ai jetée dans la vase de cet étang pourri. Il était temps : je venais de le frapper par deux fois.

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03 mars 2007

La Dame en lumière bleue (Coumarine)

Ça fait huit jours exactement que l'apparition a eu lieu. Je me trouvais dans l'arrière cuisine en train de siroter tranquillement mon café du matin, quand une belle Dame en lumière bleue s'est trouvée tout-à-coup devant moi

- Je te salue Ginette, elle m'a dit. (Ginette c'est moi, en fait mon vrai nom, c'est Geneviève, mais tout le monde au village m'appelle Ginette)

- bonjour Madame, j'ai répondu un peu effrayée, qu'y a-t-il pour votre service?

- Ginette je t'annonce une grande nouvelle. Tu vas enfin rencontrer ton Prince Charmant. Il va t'emmener sur son beau cheval blanc faire avec toi le tour du village, puis vous vous marierez et vous aurez beaucoup d'enfants. Ça te va comme ça?

- madame, il n'y a dans ce village que des pelés et des tondus, pas de Prince charmant à l'horizon, et leur quéquette à tous est un peu molle, je le sais, je les ai toutes essayées. Ils ont  trop peur que leur madame se rendent compte de ce qu'ils viennent faire ici quand je leur demande de venir réparer les volets...que voulez-vous ça les prive de leurs moyens!

- Ginette, tu n'as pas confiance, laisse-toi faire, le jour du Seigneur est arrivé, le prince charmant est aux portes du village, n'entends-tu pas le bruit de ses sabots de feu?

- madame je n'entends que le bruit de la pluie qui vient frapper contre les volets...mais puisque vous le dites...je veux bien essayer d'y croire

La Dame en lumière bleue a hoché sa belle tête dorée, ses cheveux ont bougé souplement de gauche à droite comme la pub à la télé pour le shampoing Bellepourlavie, et elle a disparu gracieusement...

Ça fait huit jours exactement que ça s'est passé, et moi tous les matins je sirote mon café dans l'arrière cuisine, et j'attends qu'elle revienne, parce que je voudrais la remercier: il y a trois jours un gars du village voisin est venu, a défoncé le volet de derrière, est entré dans ma petite maison, a rigolé un bon coup en défaisant sa braguette, a sorti ce qu'il fallait pour faire des enfants, vous savez bien...Magnifique, je ne vous dis que ça: en parfait ordre de marche. Pas comme les tondus et les pelés de mon village. J'étais toute contente...

Il va pas se marier avec moi, ça non, il m'a dit comme ça que j'étais juste un bon coup. Un coup gratuit en plus. Et qu'il reviendrait, que je n'avais qu'à me tenir prête. Qu'il reviendrait même avec un de ses bons copains.

Je crois bien que le miracle va avoir lieu; je crois bien que je vais tomber enceinte un de ces jours: la belle vie va enfin pouvoir commencer...

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03 décembre 2006

Le bonheur est dans l'herbe (Coumarine)

Il faut bien reconnaître que ce paysage a quelque peu perdu la tête, quand le soleil hier s'est mis à le caresser de ses doigts de lumière. Des caresses jusqu'à l'extase, bien entendu.
Alors il a explosé ça et là dans un bouquet de bonheur jaune et rouge.

(Oui, il y avait aussi du bleu dans son bonheur, mais il l'a gommé parce qu'on aurait pu le croire devenu complètement fou.
Et personne ne serait plus venu rêver dans ses vallées fantasques, errer dans ses creux chimériques, se blottir dans ses herbes farfelues...)

Puis tranquillement, ce paysage s'est installé dans la Sérénité.

Et moi, je me suis baignée dedans, toute entière, et c'était bon...

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08 novembre 2006

Seuls les marins peuvent comprendre...(Coumarine)

Elle se cogne tous les jours au silence…

Là-bas se blesse la mer écartelée à petits coups têtus sur les rochers cruels. Elle est là, immobile et statufiée. Ses tempes lui hurlent des cris répétés et lancinants.
Là-bas dans la mer couronnée d’écume sauvage, ondule un serpent noir qui gémit et se défend en soubresauts géants. Et le fracas de sa colère ronfle et se répercute dans ses entrailles brisées. Elle halète, perd son souffle.
Là-bas la mer mourante lance vers le ciel son chant d’adieu rauque, que seuls les marins peuvent comprendre. Elle s'est réfugiée tout en haut de son délire.
Le ressac obstiné vibre dans son ventre effrayé. Elle vomit en s’accrochant aux marches de sa vie.
Là haut paisibles et nobles, les étoiles veillent sur son désespoir, et leur voyage dans le ciel d'encre est scandé par les odeurs d'iode et de brume. Elle les touche doucement une à une et devient sirène.
Là-bas la mer s’endort, blottie dans ses eaux à présent tendres et enjôleuses. Elle se lave l’âme, elle s’apaise. Elle se donne le droit de dormir. Elle se sait veillée par l’œil de la tendresse.
Là-bas se lève soudain le silence mystérieux surgi du brouillard de l’au-delà. Elle sort doucement de son rêve meurtrier. C'est décidé, elle vivra centenaire.

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14 octobre 2006

Amen. Pas d'alléluia ! (Coumarine)

Au matin, le verre était vide.
Vide. A terre. Brisé. Traversé de ses éclaircies.
Miroitant ça et là de fragments dérisoires tout au fond du rien. Sémaphore strident tellement aigu qu'il en est inaudible.

L'oiseau sans ailes, petit prince inachevé, s'est écorché la peau tendre du dedans. L'oiseau sans ailes, petit prince handicapé, s'est revêtu de la peau calleuse du dehors. Les doigts décrispés hors de son poing suppliant, il implore les trouées de lumière.
Mais...la lumière est un peu sourde, il faut le dire, Dieu l'a désertée depuis longtemps.

Il est l'heure de rêver à l'envers, l'heure de passer de l'autre côté du miroir, l'heure d'oser le pas d'une danse sacrée.
La bête dans l'abîme s'est endormie de son pesant sommeil. Elle a déserté la tour dans laquelle le Roi Guerrier a enfermé sa femme jolie. Aux ailes coupées, clac.
Dans la forteresse, le repos du guerrier. Et la femme jolie.
Et dans les ravins profonds et sombres, sur un terrain d'indicibles, la bête veille encore de tous ses fragments jaloux. Couteaux dans la nuit. Le secret est gardé ad vitam aeternam. Amen. Pas d'alléluia…
Au matin le verre était brisé, c'est vrai.
Mais ce soir, ce soir, la femme jolie chevauchera la lumière, orpheline volontaire de tous les "ailleurs" encrés de ses secrets.

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25 septembre 2006

La voix de l'insecte (Coumarine)

Je ne l'aime pas mais tant pis je ferai pas mon difficile d'ailleurs qui suis-je pour exiger plus ?
Non je ne l'aime pas cette voix brisée de jeune bacchante au bois suranné. Et teinté d'une ancienne rébellion, d'un puissant sortilège pendu haut et court.
Elle s'accroche se colle et s'impose avec trop de force à mon bras qui balance sa fièvre à la gueule des imbéciles. Regardez-les qui écoutent béats, ils se rendent donc pas compte que je me moque d'eux ?
Ma chaise tambourine d'impatience comment fuir le chiqué le cliché la comédie acide de cette voix stridulante d'insecte moribond ?
Mon bras se prend au sérieux il rythme sa rage il cadence son courroux et merde marre de cette voix de fausset comment peut-on à ce point s'enfoncer dans l'ivresse de la vanité ? Mon bras n'est qu'un homme d'affaire noir à l'attaché case de circonstance un peu constipé un peu hypocrite un peu sourire salaud. Noir de noir.
Je ne l'aime pas  mais tant pis j'y vais me faut bien gagner ma vie je plonge à coeur perdu dans le plus intime de mes tremblements.
Les imbéciles à l'oreille béate sont là devant moi je les exploserai à coups d'archets meurtriers.

Posté par patitouille à 09:01 - Coumarine - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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