18 avril 2007
Basta Tagada » ou fugue au citron vert (Elvire)
Et maintenant, ça suffit !
Des années à vivre à tes croches, doubles croches et soubresauts ! Triple cloche, va !
Silence maintenant ! Basta cosi !
Désormais, je reste seule assise sur ce banc et j’attends ; j’attends et j’écoute les roucoulements de ces idiots de pigeons parisiens. C’est tout.
Maman, t’as trop rêvé pour moi. Tout haut. Tu racontais à tes amies très chères que pour toi, je bâtirai des cathédrales de musique, aériennes et fragiles ; de ces envolées magiques qui atteignent les plus hauts sommets ; de ces trilles magiques qui déshabillent les oiseaux !
Tu parles trop.
T’avais qu’à y aller toi-même à cette saleté de conservatoire.
Plus de quinze ans que je m’échine à ce clavier ! Mais maintenant, ça suffit !
Faut que tu renonces. Tu ne mettras pas mon talent de pianiste prodige dans ma corbeille de mariée.
D’ailleurs, autant te le dire tout de suite : je ne vais pas me marier.
Je vais rester seule assise sur ce banc. Ton Pierre-Antoine, il est moche et barbant.
T’aurais du t’en douter pourtant ! Tu te souviens de ces journées d’anniversaire, quand j’étais petite, tu invitais toutes les filles les plus chics du quartier à venir m’écouter… Elles étaient là, roses et goinfres à se gaver de fraises Tagada, tu t’en souviens ? Elles bavaient rose à la fin…
Moi, pendant ce temps, seule sur le banc du jardin, je suçais lentement un taillon de citron vert. Sans jamais faire la grimace. Les Ségolène et les Marie-Charlotte me tenaient pour givrées ! Citron-givré, cerveau gelé. T’aurais bien du t’en douter que j’étais pas celle que tu rêvais.
Tant pis, t’as rien compris.
Et maintenant, ça suffit : Basta Tagada, piano dingo, Pierrot toto et tutti quanti !
29 mars 2007
Cousu main (Elvire)
J’ai presque une heure d’avance.
Juste le temps de me réciter une dernière fois ce qui fit le cours de ma vie : quartiers, languette, claque et baguette, glissoirs et contreforts ….
Je tiens entre mes doigts repliés cette photo que je laisserai sur son bureau .
Vingt ans que je bosse dans cette boutique. Vingt ans de ma vie à vendre des chaussures.
Du grand luxe, du cousu main, du haut de gamme, messieurs dames !
Aujourd’hui, j’ai presque une heure d’avance et c’est la vie qui me rattrape.
Elles sont devenues ringardes nos chaussures, elles ont pris du retard sur le temps.
Et moi avec.
Un matin, ils ont parlé de moi comme d’un senior. Senior, c’était le début de la fin.
Comme les clients se faisaient rares, trois vendeurs à chaque pied, ça en devenait presque risible.
Sauf que j’ai fais ma vie dans la chaussure.
Qu’importe mon costume, ma tête d’homme sérieux et mes allures rassurantes, sans mes chaussures, je suis un homme bien nu…
Alors voilà, j’ai reçu ma convocation pour l’entretien préalable dans les délais légaux.
Juste le temps d’aligner sur le sable tous les richelieux qu’il me restait en fond de stock. Il pourra le vérifier : l’alignement est parfait, tout comme l’était la conception sans faille de ce modèle à la fois simple et cependant très chic.
Au centre de cette architecture, je me suis mis à nu. J’ai quitté mes bottillons. Sans mes chaussures, et même avec ma belle allure, mon manteau sombre et mes belles manières, je ne suis plus grand-chose.
Voilà, j’ai presque une heure d’avance. Dans deux heures désormais, je serai un soi-disant homme libre… Je laisserai ma photo sur son bureau, et je m’en irai seul.
Autrefois, les esclaves seuls marchaient nu-pieds.
Je ne suis même plus un esclave. Juste un vieil homme. Trop vieux pour le boulot.
27 mars 2007
Je vous ai tant aimé (Elvire)
Il faut que je vous dise… j’ai menti !
Bien sûr que je vous ai menti.
Je vous ai raconté mes eaux vertes et mon tendre refuge. Mes soleils et mes printemps. Ma voix s’est faite musique et ma chevelure de feu. Vous vous êtes perdu dans l’or profond de mon regard. Et vous m’avez suivie, happé, hypnotisée comme dépossédé de vous.
Et, si je ne vous avais pas menti ainsi, vous ne seriez jamais venu auprès de moi. Je sais depuis trop longtemps la peur que les hommes ont de moi.
Vous n’auriez pas dû vouloir ainsi me poursuivre.
Je vous avais pourtant prévenu.
Un soir, au marais, j’ai senti votre présence, cachée sous les branches basses.
Alors, vous avez connu mon territoire. Le vert de mes eaux, vous l’avez découvert glauque et marécageux, dormant sous des strates planantes de lentilles d’eaux.
Au bord du marais, j’avais déposé mon escarboucle, bien protégée sous la mousse de la rive. C’était cette heure entre chien et loup et j’avais retrouvé mon corps de serpent et mes ailes de feu.
Vous avez posé la main sur mon rubis, tétanisé et suant l’horreur.
Je vous avais pourtant demandé de ne pas entrer plus avant dans ma vie, dans mon marais, dans mon jardin secret.
Je vous aimais, mais je suis une vouivre des marais. Je n’avais plus d’autre choix. Votre chair était tendre et gouteuse. J’ai jeté vos os au plus profond des marécages. Je vous ai tant aimé…
05 mars 2007
Maman est morte. (Elvire)
Ça fait huit jours exactement que maman est morte.
Vous êtes ici sur l’ile d’Houat, ça fait huit jours exactement que je n’ai pas écrit un seul mot. Le bleu des volets, c’est à grande couches rapides de peinture à bateaux que maman l’étalait chaque printemps. C’est que l’air salin, ça vous use le bois jusqu’à la corde. Et les tempêtes d’hiver, ça vous arracherait jusqu’à l’âme.
Vous êtes ici sur l’ile d’Houat et c’est là que maman vivait. Elle ne repeindra plus jamais les volets . C’est dans la petite remise attenante qu’on l’a retrouvée : voyez, c’est cette large et basse porte à votre gauche.
Moi, j’ai dit aux flics que j’écrivais, comme toujours et que j’avais rien vu rien entendu.
Depuis longtemps, je faisais semblant d’écrire, parce que maman pensait que j’avais vraiment du talent, autant de talent que mon père, et même plus. Et je ne voulais pas qu’elle me pose encore des questions. Ni qu’elle me parle sans cesse du vieux fou.
Des jours et des nuits passés à noircir des pages pour qu’elle me fiche la paix. De sa petite chambre au rez-de-chaussée, elle entendait le cliquetis des touches, et alors, seulement, elle me laissait en paix.
Des années passées à taper les mêmes mots sur des milliers de feuilles.
« je veux qu’elle me fiche la paix, la vieille, je veux qu’elle me fiche la paix. Je veux qu’elle me fiche la paix, la vieille, je veux qu’elle me fiche la paix. Je veux qu’elle me fiche la paix, la vieille, je veux qu’elle me fiche la paix … »
Ainsi pendant des pages et pages comme une litanie et sans un seul copier-coller. Chaque mot, chaque lettre tapée une par une pour qu’elle me laisse en paix sur mon ile derrière nos volets bleus.
Au village, elle disait à tous que son fils était un grand écrivain, que c’est pour ça que j’étais pas causant.
Au village, ils ont toujours eu peur de moi et de mes manières sombres. Alors, j’ai fini par ne plus sortir. Et puis, comme ça, maman ne pouvait rien savoir de ce que j’écrivais : toujours, derrière mon écran, je tapais.
Seulement, il y a huit jours, je ne sais pas ce qu’il lui a pris. Elle a dit que la Jeanine avait cherché sur Google et que je n’avais jamais rien écrit du tout. Elle a voulu voir mes mots. J’avais pas le choix. Fallait vraiment qu’elle me foute la paix, la vieille. Je l’ai trainée jusque dans la remise. Sur le ciment, sa tête a fait « poc ». C’est tout.
Ça fait huit jours que je n’ai plus besoin de faire semblant d’écrire.
19 février 2007
L’incipit (Elvire)
Il choisit toujours la solution la plus compliquée. Par exemple, ce matin il choisit de m’imposer cet incipit tortueux accolé, non, apposé à cette image tourmentée…
Il a du mal dormir, les méandres de son cerveau embrumé ont du rêver cette torture.
Que veux-tu que je fasse d’un tel début ? J’aurais préféré un truc comme : « on ne sait rien de soi », avec le naufrage, ça collait mieux…
En fait, il choisit toujours la solution la plus compliquée, juste pour nous embêter.
L’oiseau là-haut, dans ce ciel criard et improbable, c’est lui ; lui qui plane et se marre telle la mouette rieuse pendant que nous …
Pendant que nous, ses élèves studieux, nous suons sang et eau sur ses consignes tordues.
Le château qui s’enfonce niaisement dans cet océan saumâtre, c’est notre atelier d’écriture. Je le reconnais bien, avec ses ardoises luisantes et son toit prétentieux. Là dedans, nous ramons, et lui, il donne le ton. Ironique et glacé le ton.
J’ai toujours détesté le cri méchant des mouettes qui tournoient.
Et merde, je rends page blanche, et pour la prochaine, qu’il me file un truc plus poétique, ou bien, plus délirant, un bel incipit du genre « Aujourd’hui, maman est morte. » et tu verras, ce que je peux lui pondre !
02 février 2007
Le soir du match de la Lazio (Elvire)
Je suis restée une heure environ dans la salle de bain. La buée sur les vitres et la moiteur sucrée pour m’empêcher de penser. Penser ces dérives et ces accotements qui parfois nous chavirent.
Je n’étais pas seule, dans la salle de bain. Tu étais là, et je devais encore vaciller contre toi. Tout comme la flamme de ces chandelles, vaciller, souffleter. Tu t’en souviens, bien sûr, nous étions partis pour quatre jours. Quatre jours à Rome comme une fuite. Je me rappelle les bruits de la rue et les cris, et puis, soudain, ce silence à la nuit tombée. Ils avaient tous posé leurs piaggios contre les murs de la venelle pour aller voir le match au café du coin. Un match de la Lazio. En rentrant, ce soir là, après cette douce journée de partage et de vertiges, tu avais écrasé ta canette de Coca au bas de l’hôtel. C’était le quatrième jour. Tu nous a fait couler un bain chaud. Nous nous sommes lovés dans l’eau brûlante. Nous avons dû rêver, sans doute …
Je ne sais pas ce qui s’est enfui alors. J’ai entendu les cris des supporters en bas, un but. J’ai retrouvé le geste de ta main pressant la canette vide. Je me suis vue, moi, les mains sales et le corps englué.
Plus rien à dire. Des mains noires de suie et aucun moyen d’effacer ça. Jamais.
Je suis restée environ une heure dans la salle de bain. Au bout de cette heure là, le soir du match de la Lazio, je ne t’aimais plus.
20 janvier 2007
Etats d’âme. (Elvire)
J’ai volé mon âme à un clown, si d’âme il s’agit, si d’âme je peux avoir. Vraiment. A moi.
Je suis qui, moi ?
Tout ce qui je t’entends, au vol, je le prends.
Je l’absorbe, je l’avale, ça devient Moi.
Volcan .
Mon âme, Vésuve, à recracher toutes ces scories,
Les vôtres, vos mots, vos peines, vos pleurs, et tout ce sont je me remplis…
Clown blanc trop triste.
Au long de mes longs cernes violacés se sont vos vies qui coulent en rafale et moi, je pleure, nez rouge, nez rouge et cheveux de neige.
Fac similé de vie, noël au balcon, lumières fausses et fausses lucioles, je ferme les yeux la lumière reste en négatif, carré noir, sur fond sombre, aveugle je deviens, à m’emplir de vos nuits, de vos chandelles, de vos cris, de vos plaintes.
Pour une nuit, laissez-moi des rires et des chants
Pour une nuit laissez-moi des soupirs et des bulles
Pour une nuit, laissez mon âme en plaine, douce et stérile.
Pour une nuit, faites silence
Paix à mon âme.
Enfin.
17 décembre 2006
Mange ta main et garde l’autre pour demain ! (Elvire)
Je crois bien que j’ai attrapé un coup de soleil
Non, c’est vrai, tout ce rouge tout autour de moi, je ne peux pas m’empêcher de mettre partout du rouge. Le soleil a du me monter à la tête.
Tiens, j’ai la tête à l’envers, j’ai sans doute encore rêvé d’elle.
Cette petite fille en rouge qui peut me dire qui elle est vraiment ?
Je ne sais plus, mon pinceau file seul, c’est mon cerveau qui déraille, elle s’impose à moi, la petite, je n’y peux rien, j’ai la calebasse en ébullition, si ce n’est pas un coup de soleil, c’est un coup de lune.
Elle est partout, la petite brune avec sa robe rouge, dans des fauteuils rouges, des rêves rouges, des rideaux rouges. Je suis le loup. J’ai bien peur d’être le loup, à moins que je ne sois le chaperon…
La petite a dévissé son pied. C’est aussi logique que de dévisser sa tête pour mieux voir autour de soi. La petite a dévissé son pied pour mieux pouvoir le contempler.
Personne ne saura mieux la dévorer.
Elle se dévore elle-même, vorace, prend les devants, la vie, elle la connait, d’avance.
Reste à savoir, qui est caché ainsi derrière sa porte, qui est le loup piteux qui la verra ainsi manger son pied, et garder l’autre pour demain. Puisqu’elle a faim.
Reste à savoir, ce qu’elle fait là, cette petite, dans ce fauteuil, à me narguer ?
Reste à savoir qui je suis, moi, dans cette histoire ? Le peintre ou le narrateur, le loup où la fillette ? Le meurtrier ou la victime ? Il manque le rouge du sang : son pied de peinture ne saigne pas. Je vais rajouter un peu de rouge.
02 décembre 2006
C'est là que nous irons (Elvire)
C'est là que nous irons.
Lorsqu'au printemps, des mots nouveaux pousseront par chacun des pores de ma peau.
C'est là que nous irons : dans ce pré sauvage en lisière de forêt, au milieu des bois noirs, où surgit la clairière.
C'est là que nous irons contempler pas à pas l'avancée des digitales roses.
L'automne sera loin alors, et les colchiques oubliés, viendra le temps de l'amour digitale et nous prierons pour ne pas qu'il s'empoisonne. Il ne faudra pas cueillir cette fleur ci, simplement, de nos doigts aériens, de nos souffles l'effleurer.
C'est là que nous irons, effeuiller les marguerites comme des enfants à nouveau, comme des enfants surpris.
C'est là que nous irons, ensemble, saisir l'épi sauvage de nos mains, jouer à poule ou coq ; sous nos cous, glisser le bouton d'or, ensemble aimer le beurre.
C'est là que nous irons, enfants devenus rois, nous asseoir côte à côte sur les pierres sèches qui surveillent les hauts sapins sombres, offrir au soleil tendre nos corps apaisés.
C'est là que nous irons faire silence, tu sais, ces grands silences si pleins où coulent nos vies ou vivent nos espoirs, nos rêves, nos désirs...
Je sais que tu viendras, je sais nos journées pleines à regarder passer le temps, nos jambes dépliées et nos bras reposés.
Je sais que c'est demain et que déjà, les mots nouveaux affleurent, bourgeonnent dans les gangues de brouillard des hivers débutants.
Je sais que rien n'est mort, que ce ne sont que faux-semblants, que bientôt, que demain ...
C'est là que nous irons, sur le fil du temps, balbutiants et fragiles et tellement confiants, juste pour un instant, une seconde suspendue à regarder filer nos vies, nos rires, nos envies...
C'est là que nous irons, oui, c'est là.
17 novembre 2006
L’instant « T » (Elvire)
A la croisée des chemins, à grands pas, je m’éloigne.
Maintenant, c’est décidé, j’avance, droit devant moi.
A droite comme à gauche, j’ignore les grandes avenues qui semblent si bien tracées, les petites pistes sinueuses, les vertes prairies : sur le pavage, comme sur un fil, en droite ligne, je marche.
Un pied devant l’autre : assurément si je ne glisse pas, j’irai au bout du chemin.
Me revoilà petite fille, bras écartés, en équilibre sur le rebord du trottoir.
Pensée magique : si je ne tombe pas, j’aurais devant moi toutes les portes ouvertes et tous les cadeaux du ciel.
Hier encore, j’étais au carrefour, arrêtée, hésitante.
Et puis, je me souviens de cette minute précisément, cette minute où tout a basculé.
L’instant du choix.
Le moment magique.
Choisir, c’est renoncer.
Poser son paquet au sol, l’abandonner.
A la seconde suivante, tout est si clair et si léger !
J’avance.
Je m’en fiche.
Désormais, c’est son problème, plus le mien.