17 mai 2008
Debout (Eponae)
Ce matin pour la première fois depuis longtemps je me suis mise debout. Cela faisait un mois que j'attendais ce matin. C'était mon objectif absolu depuis que le médecin avait prescrit un mois d'alitement strict, le temps que ma double fracture de la colonne ne se consolide.
Un mois allongée, ça fait
beaucoup de temps pour réfléchir. La situation me semblait assez irréelle. Heureuse
de m'en sortir à si bon compte, je me sentais totalement impuissante,
dépendante, fragile. Mes bras et jambes gesticulaient en permanence comme pour
compenser.
Il me vint alors à l'esprit,
l'image d'un nouveau né, vociférant et agitant frénétiquement ses membres.
J'étais une voix et du mouvement dans l'immobilisme.
Le parallèle n'était pas si
stupide, n'étais-je pas retournée dans le giron familial. Auprès de ma mère qui
s'occupait de me nourrir, me laver, non pas de me changer mais m'assistait
lorsqu'il le fallait. Veillant toujours à portée de voix.
Pour être honnête, mon objectif
ce sont les toilettes. Ca peut paraître ridicule… pourtant perdre cette
autonomie ce fut la chose la plus traumatisante. Une fois l'humiliation
dépassée, il reste quand même la gêne et surtout la frustration.
Quand on grandit il y trois
étapes fondamentales : parler, marcher et la propreté. J'en avais perdu
deux sur trois et aujourd'hui je compte bien faire d'une pierre un coup.
Je suis surexcitée. Ma mère est à
côté de moi qui veille à ce que je ne grille pas les étapes. Je souris car elle
est là, à nouveau, pour mes premiers pas.
D'abord s'asseoir et rester sage
quinze minutes le temps de vaincre les vertiges et ressentir mon dos. Enfin, je
me met debout et vacille, il me faut réapprendre l'équilibre. J'avance pas après
pas, je longe le couloir et dépasse les toilettes, attirée par autre chose.
La lueur du soleil sur la
terrasse, la chaleur sur ma peau et à mes pieds mon ombre qui danse pour moi.
J'ai la tête qui tourne, mes muscles amoindris par l'immobilité me font
souffrir, je découvre que la voûte plantaire peut être saisie de plusieurs
crampes en même temps. Mon corps me fait mal pour se rappeler à moi, je suis
là, je me dresse face au soleil et je suis si heureuse.
12 avril 2008
7. En face (Eponae)
Il faut absolument que je pense à garder mon calme quand je le verrai, afficher mon plus beau sourire et ne rien trahir de ce que je ressentirai !
Qu'est-ce que je raconte encore, réveille toi, tu n'es pas dans un film ! La musique ne va pas se mettre en route quand tu t'avanceras, il n'aura plus rien à voir avec l'homme qu'il était il y a vingt cinq ans.
Sois réaliste, avec tes projections mièvres, on se croirait dans un téléfilm allemand pseudo sentimental de M6. Tu n'as rien à voir avec celle que tu étais il y a vingt cinq ans, il en sera de même pour lui !
L'angoisse ! Et s'il était devenu un de ces hommes flasques, la couâne qui déborde recouvrant sa ceinture, la mèche rabattue et plaquée dans un effort pathétique pour cacher une calvitie évidente.
Stop ! C'est plus dans le soap sentimental que je verse, c'est dans le grotesque !
Je suis une adulte, une femme mûre calme et réfléchie et… et je suis incapable de me convaincre moi-même.
J'ai l'impression d'avoir seize ans, je suis si fébrile, le cœur qui bat la chamade, l'estomac nouée. Je ne sais même pas pourquoi j'ai commandé, pour me donner une contenance peut être… Et il est bientôt l'heure.
Quelle idée ais-je eu d'accepter cette rencontre, il faut vraiment être idiote ! Qu'est ce qui m'a pris de renouer ainsi avec mon passé, à présent j'en suis réduite à attendre…
Et si on ne se reconnaissait plus, devenu des étrangers séparés par ces années vécues loin l'un de l'autre. Et si l'on avait absolument rien à se dire ou pire si je n'éprouvais rien.
Décidément je dois arrêter de me parler, visiblement je ne m'écoute pas ou trop.
Je suis là, et dans quelques minutes je traverserai la rue pour le retrouver. Juste en face dans ce parc où je l'avais…
Il est là !
04 avril 2008
29. La compteuse (Eponae)
C'est étrange, depuis que je ne travaille plus, je me sens de plus en plus fatiguée. J'ai l'âme tirée, des cernes à l'ego, l'espoir blafard, je traîne des valises d'incompréhension.
Je croule sous le temps, je le regarde passer mais il ne s'enfuit pas. Il doit aimer se donner en spectacle car il a décidé de s'installer dans la durée. Résident permanent dans le théâtre de ma non vie.
J'ai cherché à m'occuper, le leurrer, tromper l'ennui. Je suis allée là où tout file, où les gens sont pressés, n'ont pas le temps… Comme j'en avais trop, je me suis dit que ce serait une bonne manière d'établir un équilibre.
Je me suis donc installée dans le métro et j'ai regardé ces autres qui détiennent : un emploi, un but, une destination. Je me suis oubliée dans ma contemplation, jusqu'à ce que je sois vide. Comme une tirelire, la métaphore parait creuse, pourtant elle m'a semblé évidente lorsqu'on m'a jeté une pièce.
C'est à ce moment là que je me suis mise à compter pour lutter. Si le flux du temps s'était ralenti, si mon existence était devenue si ténue, il me restait à battre le rythme. Pour prendre le contrôle, il me fallait lui imposer une cadence. Au début j'ai compté les gens et pour me rassurer et pour me distraire je les ai classés : retardataires, indolents, aigris, touristes. Plus tard, j'ai compté les rames, à rebours pour trouver le courage de me lever et de rentrer.
Puis je l'ai pris à bras le corps, cet ennemi omniprésent, j'ai commencé à compter les secondes, puis les minutes et les heures. Mais pour compter il faut un point de départ et un point d'arrivée. Aussi dans ma lutte me suis-je créé des tâches d'ancrage, funambule du temps je me rendais d'un instant à l'autre.
On compte les moutons pour s'endormir, moi je compte le temps pour rester éveillée et ne plus être spectatrice… pour vivre.