22 avril 2006
Besoin de parler de vous. (Eversharp)
Encore et toujours besoin de parler de vous…
Car, je vous vois dans cet homme qui marche en avant, à grands pas fermes et solides, malgré nuages, tempêtes, massacres qui s’annoncent à grand fracas de bruits de canons et machettes.
Je vous reconnais dans cet homme, aux épaules larges et lourdes d’ombres et souffrances : les vôtres, que vous taisiez…et celles de tous ces autres qui se confiaient à vous en profondeur et longueur d’ondes, de jours et d’années …
Vous écoutiez …vous donniez la parole à tous ces non entendus… Tous ces secrets déversés dans ce que vous appeliez votre boîte à trésors… J’aurais aimé pouvoir les partager avec vous … Mais je ne savais comment vous apprivoiser, vous et votre blessure d’humain, de chrétien engagé…
Quand insistante, je me faisais trop curieuse de vous… votre sourire, bien plus que le moindre rappel à l’ordre, me faisait reprendre place dans mon territoire et respecter votre frontière délimitée par la règle.
Il arrivait pourtant, parfois, que je vous surprenne, malgré tout grand et tout fort que vous me paraissiez, en pleine absence et en grande détresse .La guerre avec les ennemis de votre passé, semblait si peu vous accorder un moment de paix.
Je vous regardais alors, impuissante, désarmée, tandis que vos mains empoignaient votre visage pour cacher des larmes que vos yeux se refusaient à laisser couler.
Je ne savais que faire, je ne savais quoi vous donner…si ce n’est mon silence respectueux quoique fort tourmenté.
Il aurait peut-être, fallu, juste, un moment, oser vous prendre la main pour vous réconforter mais j’étais encore si jeune et j’avais tellement peur de vous aimer…
06 février 2006
Entre ciel et terre. (Eversharp)
Je suis un petit bonhomme suspendu, entre le ciel et la terre.
Un pitre qui, sur la hauteur, gesticule, s’agite et joue pour vous, je ne sais, quelle scène.
Je suis un équilibriste en tourmente et désir à la fois. C’est un état d’esprit, une position d’artiste dont je ne suis pas le maître.
Ainsi, maintenant, à l’heure où je vous écris, je sais que j’ai seulement quelques pas, à faire, sur cette corde raide pour vous rejoindre, me jeter dans vos bras qui se tendent, encouragent, et acclament déjà mon futur exploit.
Mais je n’y arrive pas…
C’est comme un cauchemar.
Mes jambes stationnent fixes, immobiles, à la même place.
Elles n’avancent pas. Elles ne marchent pas.
Ma bouche est grande ouverte sur un cri.
Elle aspire, mais n’expire pas.
Mes bras balancent hésitants, de gauche à droite.
Ils s’affolent, tourbillonnent. C’est angoissant.
Mes mains paniquent, s’accrochent à la barre, à la vôtre. C’est rassurant.
Pour qui et pourquoi lâcher cette prise, cette attache ?
Et pourquoi devenir grand et acrobate ?
Je n’en ai pas envie.
Je suis un petit d’homme, suspendu, entre le ciel et la terre.
Vous êtes devenu ma corde vivante, ma corde sensible.
Je redoute le vertige, le saut, la coupure. Je crains la chute, la blessure.
Je redoute l’absence, le silence, le vide. Je crains la mort à venir.
Alors… quand vous me poussez, quand vous me propulsez dans l’immensité des mystères de l’univers… Je n’en finis pas de me débattre avec mes ailes.
06 janvier 2006
Folle de lui. (Eversharp)
Elle attend. Mais elle ne sait plus très bien ce qu’elle attend…depuis le temps.
Depuis le temps qu’il est mort en ce jour de printemps.
Elle attend, elle compte les jours, les mois d’absence …Déjà autant.
Elle sait bien que cela ne sert à rien de compter mais elle compte quand même.
Elle se dit qu’elle veut bien compter jusqu’à cent, mais pas, au-delà. Cent jours, cent mois, sans lui…Impossible à vivre.
Elle se dit qu’elle n’y arrivera pas … qu’elle va mourir aussi et cela lui fait quelque bien de se dire que dans cent ans au moins, elle n’en parlera plus ,elle n’en souffrira plus.
Elle attend, elle ouvre les tiroirs et lit et relit les lettres de lui. Elles commencent toutes ainsi : « Mon amour ». C’est pour ces deux mots écrits, noir sur blanc qu’elle lit et relit les lettres de lui.
Elle ouvre les albums et regarde les photos de lui : elles sont rajeunies.
Le voilà, jeune aux cheveux blonds et rieurs. Le voilà, grand aux yeux bruns et sérieux. Le voilà, vieux aux cheveux blancs et anxieux. Elle sait qu’il va mourir.
Elle ouvre l’armoire et respire, caresse les habits de lui : elles les a lavés, elles les repassés. Ils ne sentent plus… lui.
Il manque le fond, la forme de lui. Il manque la voix, il manque l’odeur, il manque la chaleur de lui.
Elle touche les photos. C’est froid , c’est lisse. Elle pleure.
Elle renifle les lettres. C’est froissé, c’est fini. Elle se mouche.
Elle s’habille de lui. C’est beaucoup trop grand, trop large pour elle. Elle rit.
Elle s’effondre dans le lit, vide de lui.
Elle lui parle toute la nuit, elle le prie de venir la prendre, tout de suite, ici, qu’on en finisse avec cette histoire si triste… Elle se fâche, elle tape, elle casse, elle crie, elle appelle au secours les pompiers, la police…
Elle explique qu’elle a compté jusque cent, qu’elle le cherche, et ne l’a pas trouvé, qu’il est peut-être caché en dessous du lit, de l’armoire, de l’oreiller, qu’il y a le feu, qu’il faut l’aider, qu’elle est folle de lui…
Elle attend maintenant et elle ne sait plus très bien ce qu’elle attend…
20 décembre 2005
Clé en main. (Eversharp)
C’est là, faut que j’y aille,
On m’attend
J’appuie sur la sonnette
On m’ouvre
J’entre.
On est là haut
Au bout des escaliers
Au delà de la porte
Je respire.
On me regarde, me tend une main,
J’avance la mienne.
On me fait signe, on me dit : « C’est par ici. »
Je le suis.
On m’introduit dans la chambre, on me montre le divan, le lit
Je m’écroule.
On s’assied, on s’installe, on attend
Je la boucle.
On se tait, on m’étire la langue,
Je ris.
On me dénoue la gorge,
Je pleure.
On reste impassible,
Je crie.
On fait une ordonnance,
Je lis :
« La clé des chants a un prix. »
Je fronce les sourcils.
On tousse
Je m’impatiente.
On insiste
Je relis :
« La clé des champs a un prix. »
J’ouvre les yeux
On renifle
Je gémis , je me risque
Je raconte les courses, les batailles,
On écoute
J’explose les mines
On entend
J’arrête les tirs
On approuve
Je persiste
Je signe
On fait confiance.
Je m’allonge
Je me déplie
Je m’accouche dans les blés
C’est une fille !
On est content
On sourit.
Faut que j’y aille
Faut que j’y retourne
On m’ y attend
Je m’y retrouve
C’est là, chez lui.