Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

30 mai 2008

23. Kit (Flâneuse)

Je sors du garage avec une épouvantable migraine. Depuis combien de temps n’ai-je pas mis le nez dehors ? J’avais 20 ans lorsque le fils d’un ami de la famille cherchait un colocataire. Le monde extérieur me pétrifiait déjà, les gens parlaient trop haut me semblait-il, quand muré toujours, j’appelais le silence absolu. Aussi devais-je fuir le carcan familial si pesant tant mes parents ferraillaient. Il me fallait trouver un trou, hors de l’extérieur, un petit coin de rien, un bout de vide à occuper à temps plein, tout au loin. Peu importaient les autres pièces qui faisaient ensemble force histoires, donnaient ouvertement sur la rue, laquelle laissait continûment entrer ses hôtes. Le garage paraissait alors le bloc idéal pour un phobique social et cette disposition contentait bien mon colocataire. D’ailleurs plus tard, mon refus de déloger fera mienne toute la maison, inoccupée.

Informaticien au garage, je dépanne maintenant des particuliers, répare des ordinateurs à distance. L’outil virtuel m’ayant permis d’étudier dans une retraite plénière, me voilà désormais libre de gagner comment vivre. Outre le travail, je comble l’espace en collectionnant des boîtes vides. Leur silence m’amuse. C’est mon dada. Je les remplis d’un billet griffonné au faîte de l’imaginaire. Puis une fois refermée, j’aime ce que chacune recèle, comme un semblant de vie dont j’ignore le décor réel.

Quel plaisir quotidien de recevoir mes emplettes dans ma boîte aux boîtes ! Or ce matin, j’ai été choqué en trouvant un « kit censé chasser les soucis », une boîte habitée de poupées maya, cadeau dû à l’un de mes achats. Adieu la paix, oui ! Vu que le moindre papier ne peut s’y loger, je cherche anxieux le moyen d’employer la chose. Et soudain le déclic : voici que je m’adresse aux figurines, ma langue se délie, flanquée d’un verbiage têtu ! Elles aussi s’obstinent dans leur réduit. Flux de paroles percutant, le dialogue assassin devient incessant. Je sors vite du garage avec une épouvantable migraine.

Posté par Vertumne à 09:03 - Flâneuse - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 mai 2008

Lever le masque (Flâneuse)

Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, mue par une saine colère, une envie d’être et de dire, elle balaiera ces compromis qui s’imposent afin d’exister un peu. Elle ira dénoncer enfin son caractère. Elle parlera sans élever la voix certes, au mépris cependant de sa retenue coutumière. Ils sauront ainsi de quel bois ardent elle se chauffe intimement, quelle volonté l’habite en réalité, malgré les fallacieuses apparences. Car, de nature peu ambitieuse, elle ne s’avère pourtant pas cette personne veule que certains affirment connaître, encore moins cette silhouette confuse dont on prétend assurément avoir fait le pourtour. Elle n’est ni ce fantôme errant parmi ces joyeux fats, imbus de leur petite ignorance, ni ce quidam rampant comme damé sous le doute, comme séquestré entre l’inconscience de ses qualités réelles et le soupçon de sa singularité.

Depuis trop longtemps, elle se mure silencieusement dans une neutralité ordinaire, assujettie aux lubies d’autrui, puisque redoutant le conflit et parce qu’abhorrant la violence. Aujourd’hui néanmoins une violence latente transpire soudain, niant le compromis, refusant toute parade ; dès lors, une sédition profonde, absolue, ne désire que s’improviser. Celle-ci entend donc mettre fin à un quelconque retranchement : il ne s’agit plus désormais de temporiser, derrière un verrou, à s’en ronger les phalanges ; il ne faut non plus laisser libre cours à sa peur de heurter quiconque, ou à sa crainte de l’affront général, et vivre en conséquence dans le regret de l’informulé, dans l’abnégation de ses desiderata.

Alors, ce matin, pour la première fois depuis bien longtemps, elle s’autorisera cette témérité et elle aura raison ! Et raison aussi de leur arrogance ! Ce jour, elle ne se fera pas l’ombre d’elle-même sous leurs soi-disant lumières.

Posté par patitouille à 09:00 - Flâneuse - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 mai 2008

17. A l'herbe mauvaise (Flâneuse)

Ma vivace,

Toi que l’on dit folle et mauvaise, que l’on craint de voir poindre parmi les fleurs fragiles, toi que chacun veut sans soin extirper de son précieux jardin, malgré ta robustesse, tu es si peu de chose, mon herbe inutile, face à l’espèce protégée par la filandreuse vanité humaine.

Déracinée au nom d’une culture, même si la main te cueille, c’est pour mieux te détruire, puisque vert parasite, maquis de moisissure, hors des vases fétiches, loin des boutons chétifs, tu es si peu de chose, mon herbe inutile, moins prisée qu’une rose ou qu’un champ de maïs.

Sauvage souvent, rétive aux herbicides, toi que l’on dit chiendent et si envahissante, tu campes hostile entre les pierres des faubourgs désertés, où tu hantes acculée le pavage de l’incurie. Et tu cries aussi exil à l’angle de la stèle des oubliés. Tu es si peu de chose, mon herbe inutile, variété plus ternie que les façades closes de parpaings gris.

Toi que l’on dit goulue et coriace, que l’on sarcle avec hargne pour des plants plus gracieux, toi que l’on prétend évincer des semis trop rangés, bannir des plates-bandes d’apparat, toi qui devrais quitter les allées des parcs et céder, d’autre part, tes pousses et tes friches au bulbe du goudron, tu es bien autre chose qu’une herbe inutile qui, au lieu de périr, recouvre encore quelques sillons fertiles.

Tu as la senteur première de la terre et de la liberté. Et c’est couchée sur toi que je t’écris.

Je crois en toi mon herbe indocile.

Flâneuse

Posté par _Sammy_ à 12:00 - Flâneuse - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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