19 juillet 2006
Défaite (François)
Après quelques minutes de marche, il franchît la dune qui barrait l’horizon au Nord, fit une brève halte, s’assit pour réfléchir sur ses talons. Devant lui s’étendait à perte de vue un reg complètement nu qui courait ainsi sur près de 500 kilomètres avant de se noyer dans les sables de l’erg Cheech: le « désert de la terreur. » La lumière rasante du soleil couchant laissait deviner, comme un filigrane étendu sur le sol caillouteux et tremblotant de fièvre, la piste ténue qui menait à l’ancien poste abandonné de Thraza puis, au-delà, à la frontière algérienne. Et, plus loin encore, au rêve occidental. Probablement inaccessible.
Il jeta un coup d’œil par dessus le sif de la dune: les salines de Taoudenni d’où il s‘était enfui, encore écrasées de chaleur, commençaient à s’estomper dans la brume du soir qui montait des multiples puits d’eau saumâtre. Les ouvriers y avaient cessé le travail de la journée, et il les savait qui se rassemblaient, appesantis de fatigue, autour d’un maigre brouet de semoule mélangée à du lait de chamelle et du fromage de chèvre. Il se demanda si sa fuite serait vite découverte, s’il serait repéré, poursuivi, mais de cela, il doutait: les maîtres des salines ne s’attarderaient pas à pister un misérable Bozo fugitif. Ils en échangeraient simplement un autre, plus jeune, à ses parents, contre l’effacement d’une dette. Ou l’achèteraient sur les rives du fleuve Niger contre du bétail : un garçon en bonne santé, une tête.
Il hésitait encore: de tous ceux qui avaient tenté l’aventure, personne n’avait plus eu de nouvelles et il y avait fort à parier qu’ils n’avaient jamais atteint leur but et que leurs os blanchissaient dans le désert… Machinalement, il tripotait l’amulette qui pendait à son cou et que son grand père lui avait offerte quand il avait quitté son village de Nimitogo tout bâti de pisé gris, dont le souvenir s’effaçait peu à peu. Il la faisait tourner entre ses doigts, car l’ancien lui avait assuré qu’elle l’aiderait à résoudre les problèmes qu’il pourrait rencontrer. Mais l’amulette restait muette: les 1500 kilomètres de sable et de cailloux qui le séparaient de la liberté étaient sans doute au-delà de ses pouvoirs. On ne peut pas demander à une amulette bozo de veiller aux problèmes de la terre entière…
Puis il reprit sa marche; quelques pas hésitants vers ce Nord qui l’attendait peut-être -mais peut-être pas; quelques pas en essayant de ne pas penser au sable, au désert, à la soif qui rend fou -la faim, il connaissait déjà- avant de vous faire crever dans un éclat de rire, à ce que racontent les légendes. Quelques pas encore, puis il s’assit de nouveau. Ou plutôt, se laissa tomber sur le cul. Effrayé. En réalité, il n’avait pas l’âme d’un héros. Il restait assis là, devant le reg comme sur un bord de mer. Une mer qu’il ne connaissait pas, mais dont il avait entendu parler et qu’il voyait plate comme l’étendue de cailloutis devant ses yeux, mais mouillée comme le fleuve Niger devant Nimitogo, le village de pisé gris. Il tentait encore d’échafauder un plan: à peu de distance, il voyait le sol se déprimer en une cuvette abrupte où il pourrait passer la nuit à l’abri du vent, entouré du bruissement de rares bouquets de drinn qui avaient échappé à la dent des dromadaires. Mais le cœur n’y était plus…
Il renonça, le cœur gros et l’âme chargée de regrets, de remords, de honte. Il rebroussa chemin et rejoignit les salines. Il avait loupé le repas du soir.
Demain, il lui faudrait extraire le sel, les pieds dans l’eau saumâtre et le ventre vide.
Demain, jusqu’à la mort, il lui resterait le rêve.
28 mai 2006
Illusions. (François)
Un château sous le soleil. Hautes tours et toits pointus. Du noir en trace les contours. Aux tours du roi pointent des ors. Illusion de bonheur des maisons colorées : une gaîté de façade parmi la ville. Autour des toits pointent des os. Des traces noires les contournent.
Une usine sous la lune. Sombres fumées et toits luisants. Du noir pour rêver en plein jour. Dans la fumée luit un sou d'or. Illusion de l'atteindre, illusion de l'attente. Fausse joie sur un fond triste; un front triste. Dans la fumée luisent des os. Des rêves noirs les enfument.
Toujours les rois d'un instant, d'un bleu de glace, veulent donner l'illusion.
Et toujours dans la ville, l'ombre en dedans, bien réelle, danse et chante et rougeoie.
Et tu me demandes: "Pourquoi le rouge et le bleu ne s'épousent-ils pas?"
16 février 2006
La grosse trompette à Dudule (François)
Dudule avait une grosse trompette. Il en jouait.
Il en jouait tout le temps -de janvril à décobre- de tout temps tout en vaquant à ses occupations –il en avait peu, par choix- et même, parfois, en vaquant à celles des autres –c’est fou comme, à eux tous, ils en avaient plus que lui.
Il en jouait partout : dans la rue, dans les bois, dans les champs, au creux de son lit même, là où c’est tendre et chaud. A ses débuts, quand ça durait trop, ça faisait chier les voisins du partout : les passants, gris gras, pas pressé mais oreille volontiers prêtée pour peu que l’instant fut court ; leurs pékinois qui, docilement, faisaient ça dans le caniveau ; les oiseaux qui lui disaient en stridulant : « Tu joues faux, Dudule… Il manque ut ! » ; l’herbe des prairies qui en rougissait de colère ; et cette grosse vache de Clémentine qui partageait sa vie, son deux-pièces, ses trois pièces et ses opinions. Il aimait.
Il aimait tout ça : Clémentine (bien pelée), les oiseaux (en brochettes comme seul savait les préparer l’Italien), les passants (quand, en passant, ils crachaient au bassinet) et même les pékinois. Avec une subtile préférence pour les Pékinoises.
Pour acheter sa trompette, Dudule avait vendu ses enfants. Mais pas à n’importe qui… Il les avait vendu à l’Italien, qui savait si bien s’en -et les- accommoder. Clémentine en avait bien fait une maladie, surtout au début : toujours, le cœur d’une mère s’attache et s’interroge. Mais il lui avait promis d’en faire d’autres (il projetait alors de s’acheter un pianocktail pour étancher sa soif de partitions) et finalement, elle aussi s’en était accommodée. Puis, il s’était pris au jeu de la trompette et il en avait oublié sa promesse. Clémentine la lui rappelait de temps à autre, mollement, pour passer le temps.
Dudule avait vite maîtrisé son instrument et maintenant, quand il jouait dans la rue, il n’y en avait plus qu’une, de rue : LA rue. Il se mettait à son coin, le seul bien sûr. Car comment tout cela aurait-il pu se produire ailleurs qu’AU coin de LA rue ? Mais au fur et aux mesures qu’il jouait, la rue changeait.
Ses angles s’arrondissaient (de même que la bouche des égouts et celle des passants, avec des « Oh » et des « Ah »), devenaient moins angles anguleux, plus angles ronds, certains en mouraient même ; le milieu de la rue, là où les voitures ne se conduisent pas très bien, se creusait, s’excavait vers les caves des maisons qui elles-mêmes se penchaient pour le mieux voir et mieux l’écouter sans doute. Elles finissaient par se rejoindre, les maisons, tout en haut, appuyant l’un contre l’autre leurs fronts d’ardoise ou de tuiles, c’est selon. Tant et si bien qu’au bout de quelques mesures, on en perdait une au moins…
Tout était devenu rond –une bulle- et dans ce tout, on se sentait flotter, sans plus d’attaches que les notes s’envolant du cornet. Les passants y passaient en planant, ravis et interloqués, leurs pékinois pendus au bout des laisses, la langue tendue. Au bout du compte, LA rue ne présentait plus même un coin où s’installer, et Dudule était bien forcé de changer de place : il allait alors sur LA place. Et tout recommençait…
Dudule joua tant et tant de sa grosse trompette qu’il finit par l’user, semble-t-il : de jour en jour, elle devenait plus petite, s’amenuisait, se faisait trompinette. Vint un moment où il lui fallut se résoudre à mettre au grenier –c’est un comble !- l’étui avec lequel il la promenait dans la rue : la poche de son imperméable lui suffisait désormais à ranger son instrument.
Et quand il jouait, les maisons n’inclinaient plus vers lui leurs têtes grises ou rousses : elles se serraient les unes contre les autres pour se boucher les cheminées ; les bouches des passants ne s’arrondissaient plus en « Oh » ou en « Ah », mais grimaçaient des « Ih », crachaient des « Eh » ; celles des égouts n’exhalaient plus que des remugles douteux ; les angles ne mouraient plus : ils restaient vifs comme un œil de pékinois.
Car les sons qui sortaient de la trompette à Dudule stridulaient maintenant comme les oiseaux des bois, grinçaient, aigus et âcres comme une herbe mâchée : ils avaient perdu le grave et Dudule considéra que ça l’était.
Il rentra chez lui, penaud. Pela une Clémentine pourtant pressée ce jour-là, en lui disant : « Faut qu’on fasse des enfants… Vite. »
13 février 2006
Croisade (François)
J’étais arrivé à Saint Jean d’Acre en croisé, las et douloureux. Audacieux aussi : l’or nous souriait déjà. J’attendais une calèche en direction de Jéricho, traînant de-ci, de-là en dilettante, hésitant un tantinet entre jeter l’ancre ou continuer la route. Dans cette cité aux ruelles sombres et étroites, aux odeurs tout orientales, j’errais, un coutelas acéré à la ceinture. Serrée, la ceinture, d’ailleurs : les jours de jeûne du trajet… Un rat, notre naute ! Cent deniers donnés… et rien à dîner, des jours et des jours ! J’aurais dû lui étriller l’échine ! Lui tordre le cou ! L’assassiner dans un coin. Encore jeûner… ? Certes non ! « Ja, croix ne nourrit », disait l’aïeul. C’était exact… J’achetai donc des anchois à la criée, larronnai un ou deux litres de clairet tirés en cachette d’un tonneau (c’est sec, Saint Jean d’Acre), détroussai d’un rôti un charcutier de choix. Allant dans le désert, je souhaitais exulter, jouir un peu : ne sais si en sortirai ! Alors, encore rejoindre dans une hôtellerie crasseuse d’autres salauds déjà saouls, jouer aux dés les attraits d’une jeune drôlesse… tenir en haleine toute la nuit, la tête entre deux seins dodus
18 janvier 2006
In memoriam…(Francois)
Il est dans la pièce à côté. Une chambre vieillotte d’une ancienne maison lorraine, plafonds bas de chêne foncé, murs au papier peint usé, rongé ça et là en auréoles d’une humidité noire. Ça sent le feu de bois : c’est l’antique cheminée du rez-de-chaussée qui n’en finit plus de fumer. Il est dans la pièce à côté, et il agonise. Voilà deux jours et deux nuits qu’il agonise. Je suis là, dans la chambre voisine ; j’attends. De temps à autre, je vais le voir. Je l’écoute raconter. Je l’écoute se vider de ses souvenirs comme un vieux lavabo qui serait trop longtemps resté bouché. Comme une mémoire d’ordinateur que l’on serait en train de purger. Il parle sans cesse, à n’en plus finir lui qui, précisément, finit…
Paroles claires, de choses que jamais il n’a dites. Il murmure, il débite d’un ton monocorde. Dans un langage presque administratif. Sans âme et sans sentiment comme un rapport d’autopsie. Lui qui a toujours eu la larme facile.
Il en est à sa guerre. Une guerre au présent, qui ne l’a jamais quitté. Qu’il n’a jamais quittée. Jour après jour.
« Le 27 juillet 1916, nous rejoignons la ligne de front, pour la troisième fois près de la redoute de Thiaumont. C’est un fortin de béton à demi démoli situé entre nos lignes et les Boches. Nos ordres sont d’occuper la redoute, mais après avoir vérifié son état suite au dernier bombardement, j’informe le Lieutenant Le Lorrec de ma décision de ne pas mettre les pieds dans cette ruine chancelante : elle ne résisterait pas à un autre bombardement… et quant à moi, je préfère crever à l’air libre que d’être écrabouillé par des tonnes de béton ! J’installe mon escouade une trentaine de mètres à la gauche de la redoute. Le Lorrec décide de faire de même, ce qui s’avérera une bonne idée : le même jour sur le soir, un énorme obus tombe sur le bâtiment et ensevelit plus de 90 Vendéens qui s’y étaient réfugiés. Le lendemain, le secteur devient de plus en plus dangereux… Sur notre droite, nos troupes tentent de dégager le village de Fleury, tandis que les Allemands essaient d’atteindre Souville, le dernier bastion protégeant Verdun… Un haut point stratégique ! En face de moi, les restes d’une fortification bétonnée brisée en trois parties, faisant comme des créneaux devant lesquels je vois défiler les Boches se dirigeant vers Fleury. Je suis allongé dans un trou d’obus, recouvert par ma toile de tente afin de ne pas être repéré par les avions ennemis. Mon Lebel est chargé de 8 cartouches pour le tir à répétition… Je me demande quel diable a pris possession de moi… Pour la première fois depuis presque deux ans, je me sens envahi par le désir de tuer ! Je commence à tirer sur chaque homme que je vois passer devant les créneaux. Comme j’ai l’œil, ils tombent un à un. Je n’entends plus rien. Je ne vois rien d’autre que ces silhouettes éphémères. Je vide mon chargeur, calmement, tandis qu’un de mes compagnons prépare pour moi un autre fusil : dans ma position, je ne parviens pas à le faire moi-même. Finalement, les Boches semblent se décider à prendre un autre chemin. Mais je les vois encore, un peu plus sur ma gauche. Le combat ne cesse pas faute de cibles, mais parce que mes camarades finissent par craindre que nous soyons repérés à notre tour et détruits… Détruits… C’est le mot qu’ils utilisent. Comme si nous n’étions que des choses…
En ce qui me concerne, je suis tellement possédé que je continuerais bien le carnage… J’ai l’impression de venger tous mes amis morts… Je suis sûrement influencé par la vue de tous ces corps étendus tout autour de nous, pas même enterrés, la plupart empilés en parapets pour la protection des vivants… Ils sont seulement recouverts d’une fine couche de terre : la seule façon de les cacher à notre vue et surtout, de masquer un peu l’effroyable puanteur de charognes pourrissantes qu’ils dégagent… »
La voix se fait murmure. Il se tait. Je m’approche. Il vit. On dirait simplement qu’il reprend son souffle. Je retourne dans la chambre voisine. Mes mains tremblent. J’attends.
22 décembre 2005
Miracle de Noël (François)
Ils marchaient. Depuis des jours, ils marchaient dans ce désert avec, en ligne de mire, deux sommets du djebel Bani et cette petite échancrure triangulaire entre eux : le Tizi-n-Malachar, qu’ils atteindraient dans un jour ou deux si Dieu le voulait bien. Entrecoupés de bandes de sable clair, les lits de petits cailloux de la plaine de Faija n’en finissaient plus de défiler sous leurs pieds, au rythme lent et chaloupé des dromadaires qui portaient leur maigre bagage. L’air était chaud comme il se doit, parcouru d’un vent frais descendu des montagnes environnantes.
De temps à autre, ils passaient à proximité d’un acacia seyal le plus souvent desséché et il leur fallait se battre avec leurs montures tenues par la bride, alléchées par les quelques feuilles découpées en minces lanières, qui subsistaient entre les longues épines blanches comme des os.
De temps à autre, il passaient, en frissonnant, fermant les yeux pour ne pas les voir, auprès des restes, secs et momifiés, d’un dromadaire : carcasse aux flancs béants bordés de l’architecture blanche des côtes ; trou noir de la panse depuis longtemps vidée par les bêtes de la nuit, sans doute habité de maléfices inconcevables ; tête dont la peau s’est retirée comme en un rictus d’ironie, découvrant des dents jaunâtres d’une longueur toujours surprenante pour un herbivore.
De temps à autre, ils abordaient les rivages incertains d’un puits : simple trou parfois bordé de planches et –plus rarement- surmonté d’une armature de bois constituée de deux fourches dressées, réunies par une branche tordue servant de poulie. Au bout d’une corde qu’ils tenaient fermement pour ne pas la laisser s’échapper, ils y plongeaient leurs guerbas, ces outres constituées d’une peau de chèvre grossièrement tannée, orifices du cou et du cul lacés de lanières de cuir, pattes réunies pour constituer une anse. Avec délectation, ils écoutaient le glouglou qui montait des profondeurs de la terre tandis que l’outre s’emplissait par un trou qu’ils avaient délacé ; avec délectation, ils buvaient à longues goulées cette eau saumâtre et tiède, au goût douteux. Se réjouissaient alors autour d’un thé fumant : une petite fête improvisée.
Le Tizi-n-Malachar et la chaîne du djebel Bani les narguaient depuis près d’une semaine : fin liseré sur l’horizon tout d’abord, à peine perceptible dans la brume de sable que soulevait le vent présent en permanence dans cette région ; jour après jour, le liseré s’était élevé, avait grandi et désormais, on en voyait tous les hérissements, les à-pics, les éboulements, on en distinguait toutes les difficultés.
Vint l’ascension et Youssef, le guide, avait veillé à ce que l’on fasse provision d’eau et de bois d’acacia ou de tamaris chemin faisant : pas de puits, pas de bois dans ces montagnes ; mais les rochers à nu comme vitrifiés par le vent, le chaud des été brûlants et la gelure des hivers ; mais, à part quelques lichens désolés, aucune vie végétale ; mais un froid de canard que ne parvenaient pas à couper les pans de la khaïma, la large tente faite de laines de dromadaire et de chèvre mêlées.
Toute une journée encore, ils s’élevèrent dans les éboulis qui couvraient les flancs du djebel. Les dromadaires renâclaient parfois : habitués au sable des ergs, ils n’appréciaient guère les amas de rochers entre lesquels il fallait zigzaguer. On devait parfois leur montrer où poser le pied et ils observaient alors avec une surprenante attention la main qui guidait leur pas. L’un d’entre eux faillit chuter dans un précipice et l’on avait dû le décharger, porter à dos d’homme le matériel qu’il transportait puis revenir chercher l’animal terrorisé qui écumait de tout le corps, bavait, roulait des yeux de fou en blatérant comme si sa dernière heure était arrivée. Bon gré mal gré, la petite troupe progressait.
Youssef était parti en avant, de son long pas de nomade, infatigable. A la fin d’un long jour, ils aperçurent sa silhouette, maigre et élancée comme un oiseau de proie, ses amples vêtements flottant au vent. Elle se dressait au sommet d’un rocher qui masquait la moitié du ciel : le guide avait rejoint le haut du col, encourageait maintenant, de la voix et du geste, hommes et bêtes à le rejoindre.
Alors que la nuit s’installait, ils accédèrent au sommet. Là, les pentes abruptes faisaient place à un vaste plateau : dalles de pierres nues, noires, à perte de vue, bordées de part et d’autre du djebel qui se divisait en deux branches. En haut du Tizi-n-Malachar, en plein vent, comme un funeste accueil, un petit cimetière : quelques monticules oblongs terminés d’une simple pierre dressée. La khaïma fut montée à peu de distance. Pas trop près des tombes tout de même : les djinns fréquentent ces lieux de mort et aiment à jouer aux humains des tours parfois cruels…
Les dromadaires furent déchargés et entravés. Ils s’éloignèrent en claudiquant, vers un improbable pâturage. Les hommes se dépêchèrent d’allumer un feu. En riant à l’avance d’une chaleur espérée, ils se groupèrent autour des flammes, encore essoufflés par l’effort mais sentant leurs membres se geler peu à peu ; s’emballèrent dans des couvertures sentant le suint des bêtes ; évoquèrent en grelottant la longue journée de marche. Un chamelier prépara un thé en psalmodiant doucement une complainte du désert. Un autre se mit à pétrir la pâte destinée à faire des galettes de pain. L’un des hommes alla fouiller dans ses bagages. Il revint vers les autres, hilare, cachant quelque chose derrière son dos : « Dites donc, les gars… Vous savez quel jour on est ? Eh oui… c’est le 24 décembre, aujourd’hui… Le réveillon ! Et vous savez ce que j’ai là ? Oh, bien sûr, il doit être un peu tiède après une semaine de désert… Mais faut l’excuser : il a fait la route… »
Sous les rires, il brandit alors une bouteille de Champagne en s’écriant : « C’est pas un miracle de Noël ça… ? »
18 décembre 2005
Je vous règle l'addition? (François)
« C’est là, faut que j’y aille, on m’attend… » que je me suis dit en découvrant l’enseigne après avoir tourné à pied une bonne heure dans la ville.
On m’attend… hé hé hé !
Le « Gros » m’attend… Mais depuis des années, a-t-il jamais fait autre chose que m’attendre ?
Et de fait, j’arrive. Je finis toujours par arriver : comme disait l’autre, « n’ai-je jamais rien fait d’autre qu’arriver ? » C’est de circonstance.
J’ai eu du mal à le trouver, ce foutu restaurant. « La Clef des Champs », à Bruxelles, rue de Rollebeek, 23… tu parles d’une adresse ! Et cette manie qu’ils ont ici, en Belgique, de mettre le numéro après le nom de la rue… !
On m’avait refilé des photos de l’établissement : façade bleue et à l’intérieur, murs de patine ocre jaune. A voir son « look » provençal, je me suis dit : « Ça doit être près de la gare du Midi… » J’t’en fous…
J’ai dû me taper la traversée du quartier des Marolles d’Ouest en Est, dans un froid de canard…
Une zone qui était mal famée dans le temps. J’en sais quelque chose : j’y ai fait mes débuts alors que les frontières étaient encore protectrices. Pour les types comme moi, s’entend…
Les Marolles un dimanche… Au passage, j’ai jeté un œil au marché aux puces de la place du Jeu de Balle histoire de me remettre dans l’ambiance.
Pavés gras et disjoints comme autrefois, détrempés, d’où le froid vous remonte jusqu’aux rotules le long des tibias ; temps gris à souhait pour un mois de décembre ; un vent à écorner tous les cocus de la création, vicieux et humide, qui vous pénètre jusqu’à l’os ; des types qui vendent n’importe quoi, que parfois on se demande si c’est pas le contenu des poubelles de la nuit…
Et puis la rue Blaes, sur toute sa longueur, avec la bise du Nord-est en pleine poire qui vous gèle les couilles, et cette petite drache bruxelloise qui s’était mise à tomber ; façades lépreuses malgré les réhabilitations effectuées dans le secteur : on en a viré avec perte et fracas les vieux « Brussellers » qui étaient l’âme du quartier. Faut faire place nette pour les nouveaux riches à la mode qui viennent s’installer ici et rapportent plus au mètre carré que les vieux et les Arabes.
Au coin d’une rue, encore quelques « zinneke » tout de même se réchauffant autour d’un marchand de soupe aux bulots. J’ai traversé la vapeur de leur l’haleine parfumée à la Gueuze.
J’ai fini par tomber sur la rue de Rollebeek… Une petite rue piétonne derrière la vieille Chapelle, entre la place Vandervelde et le boulevard de l’Empereur.
J’aime pas les rues piétonnes : si il y a du rififi, c’est un piège. Vingt-cinq ans d’expérience dans le métier… ça ne ment pas.
Voilà que je me mets à gamberger… Décidément, il est temps que je raccroche, moi… Faut savoir laisser la place aux jeunots quand il est encore temps, dans mon métier.
Le « Gros » était assis à la table qu’on m’avait indiquée, occupé à bâfrer. Depuis le temps, il avait pas maigri.
Je me suis approché de la table et je lui ai dit « Salut, Gros ». Simplement. Un dialogue franc et massif.
Il a levé sa grosse gueule ; m’a regardé comme si j’étais la Sainte Vierge descendue devant son litron de rouge : il n’y croyait pas.
J’ai pas trop laissé de temps à l’assemblée pour contempler ma tronche.
J’ai pas non plus pris celui de raconter ma vie au « Gros » : de toute façon, il la connaissait, et il devinait bien pourquoi j’étais là, planté devant lui avec les deux mains dans les poches de mon imper.
Il devait seulement se demander comment j’avais bien pu le retrouver après tant d’années…
J’ai sorti mon pétard préféré, un Manurhin MR73 au canon long comme un jour sans pain.
Paf… paf…
Le « Gros » est tombé en avant, la gueule dans ses œufs en meurette.
Je suis reparti lentement, comme j’étais venu, ignorant les hurlements d’une cliente qui avait reçu un œil du « Gros » dans son waterzooï.
Dehors, les gargouilles de la Chapelle me faisaient des grimaces mais je n’en avais rien à foutre. J’étais soulagé.
Je suis allé me taper une Kriek à l’estaminet du coin. Une vieille habitude d’autrefois.