Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

31 mai 2008

28. Où ai-je la tête ? (Jujube)

Je sors du garage avec une épouvantable migraine… J’ai bien cherché dans la voiture, sous la voiture, autour de la voiture, en vain. Je vais passer pour une mère indigne qui se moque des cadeaux si ingénument élaborés par son fils aimant.
Mais qu’est-ce que j’en ai fait ? Où l’ai-je laissé tombé ?
Pas mon fils, son cadeau.
IL me l’a donné avec tant de fierté  à la fête de l’école! « Papa en tenue de bateau, Maman dans son tailleur rose, et Mamie en robe noire». Certes, il fallait s’accommoder de ces portraits rudimentaires, mais Mamie dans cette terrible tenue de veuve comme il faut, ce n’était pas si raté que ça. Et  Jean en matelot d’opérette, non plus. Il le voit partir et revenir si souvent sur son voilier qui l’isole dans son intemporelle jeunesse. Et moi, la femme libre, qui cours  partout sur ses talons, en tailleur de tweed bon genre, pour faire visiter des appartements.
Pas d’erreur, c’est la famille.
Mais qu’est-ce que j’en ai fait ? J’ai dû l’oublier en route…
Pas la famille, le cadeau.
Je m’embrouille, j’ai mal à la tête.
Il nous avait rassemblés avec ses talents de sept ans.
L’âge de sagesse.

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15 avril 2008

19. Reverdie (Jujube)

   

     Il faut absolument que je pense à changer de sac à main. Le mien est vraiment triste à côté de celui de la dame d’à côté.  Sans doute, c’est un choix classique et fonctionnel que ce sac noir, mais à le voir posé sur ma table, un peu affaissé, ramassé sur le contenu confus de tout ce que j’y mets, il semble me dire : « Oui, tu es comme moi, classique, fonctionnelle et un peu affaissée sur ta vie confuse. Toi aussi, tu passes partout sans qu’on te remarque. »

     Mon écharpe blanche, d’ailleurs, je l’ai choisie parce qu’elle allait avec tout. Et j’ai pris le plat du jour pour éviter de me poser des questions. Ce n’est pas mauvais, mais pas vraiment bon non plus. « Médiocre, ma pauvre fille tu es médiocre… » poursuit mon sac à main.

     Elle, la dame d’à côté, fouille dans son sac vert pimpant comme dans une jeune salade, Elle en sort du rouge à lèvre et se fait un petit raccord après le déjeuner. Voilà quelqu’un qui ne s’oublie pas. Elle en tire encore un bonbon pour sa petite fille, le lui tend avec le sourire de ses lèvres neuves. Elle est vive, et même, il faut bien le reconnaître, vivante.

     Et moi, en compagnie de mon sac noir ?

     Il faut absolument que je pense à sortir de ma réserve, que j’ose choisir, que je me voie en couleurs. Et quand je répète « il faut que », c’est encore de la soumission, c’est encore une nécessité qui s’impose à moi. Je pourrais me le dire autrement. « Je devrais changer de sac à main », par exemple. Non : « J’ai envie de changer de sac à main ». Voilà qui m’appartient. Mais en atteignant ces mots si francs, je sens qu’au fond, j’ai envie de vivre autrement. Pas comme elle, la dame d’à côté, mais comme je m’entends le désirer, tout bas, en ce moment.
     Elles s’en vont en contournant ma table, la femme, son sac à l’épaule, me sourit sans savoir les mots que j’y ai puisés, qui me disent que désir est réalité.

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02 avril 2008

25. Jubilador (Jujube)

C'est étrange : depuis que je ne travaille plus,
je me sens de plus en plus fatigué.

J’ai rangé mon bureau, déchiré mes dossiers,
Trié les livres, rempli des cartons,
Réservé classeurs et chemises vides,
Dégagé des rayons entiers.

J’ai nettoyé mes fichiers,
J’ai rangé ma sacoche,
J’ai rendu les clefs de mes salles,
J’ai viré toutes les circulaires entassées.

Devant moi, un grand espace neutre, parcouru de chemins ignorés.
J’ai cessé de vivre sur les rails du métro ma lancinante appréhension.
J’ai cessé de me demander comment j’allais les trouver.
Comment passeraient les heures de la journée.
Devant moi, un temps qui ne m’est plus compté.

Je n’ai plus de cours
Plus d’élèves,
Plus de conseils,
Plus de copies,
Plus de parents,
Plus de collègues.

Je  suis ma propre nécessité.
Et je la cherche sans la trouver.
Je prends d’autres lignes qui me mènent au-delà de moi.
Partout je suis Gaspar Hauser,
Personne ne m’attend où je vais.

J’explore ma liberté, et chemine au hasard,
Rien ne ressemble à ce que je croyais.
Je vais descendre à Bonne Nouvelle
Pour voir ce qui va se passer….

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09 mars 2008

12. Frou Frou… (Jujube)

Madame Blanchet savait tout des femmes du quartier. Depuis l’avant-guerre, entendez la première, elle tenait boutique de lingerie, nommée « A la rose », où chacune choisissait des nouveautés, commandait des dessous à façon si sa physionomie le requérait : maigre, forte, ventrue ou plate ? La corsetière remodelait. Son secret consistait en l’art de galber les gaines et les combinés à l’aide de baleines renforcées sous peluche qui garantissaient confort et naturel.

Toutes les jeunes filles en âge d’étrenner un soutien-gorge, un porte-jarretelles, subissaient en rougissant son expertise, pourtant bienveillante : « Quels jolis petit seins en pommes ! » s’exclama-t-elle, le mètre ruban virevoltant, quand il fallut équiper Hortense d’un bustier en coutil damassé rose saumon.

De fait, à vingt ans,  Hortense devint callipyge, et coquette. Bien plus souvent que nécessaire, elle mettait en émoi le carillon de la lingerie pour essayer des parures, parmi les plus jolies de la boutique, des guêpières, des caracos de soie, des balconnets suggestifs, des choses qu’en bonne commerçante, Madame Blanchet tenait à disposition d’une clientèle qu’elle jugeait  spéciale. Elle finit par s’offusquer de les présenter à Hortense. Elle connaissait si bien les parents !  Elle en toucha un mot à la boulangère, qui s’interrogea avec la bouchère. On regardait passer Hortense dans son simple manteau de ratine beige. Elle cachait bien son jeu. Madame Blanchet, ayant été Rosière de Denonville, gardait certains principes.

Ainsi donc, après mure réflexion, elle saisit l’occasion d’une visite de la mère pour l’alerter sur la conduite frivole de sa fille. La dame la toisa : «Ma fille est fiancée, Chère Madame ! Quoi d’étrange qu’une jeune femme amoureuse rêve à séduire son futur époux ?» Elle n’y avait pas songé !  Dans ce milieu bourgeois, on pensait autrement.

« En tout cas pour son trousseau, nous irons commander ailleurs ».

C’est comme ça qu’on perd son procès.

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02 mars 2008

40. La Géante Rouge. (Jujube)

Il n’en a parlé à personne.
Heureusement.
Mais il sait.

Jean-Paul Tergal est un garçon effacé, intégré dans une équipe d’astrophysiciens de pointe. La recherche le passionne, il passe tout son temps dans le labo et les observatoires pour anticiper la fin du système solaire, la fin de la planète Terre, et la monstrueuse transformation du soleil en Géante Rouge dévorant toute vie dans son expansion brûlante et gazeuse, dans sa suprême toute puissance incandescente et volatile. Jean Claude s’efface  dans ces scénarios qui ne préoccupent personne autour de lui,  autant qu’il oublie de se préoccuper des autres. C’est pourquoi il n’en a parlé à personne.

Le dimanche, Jean-Claude, dans son costume clair ponctué d’une cravate neuve, fait exception à son univers cosmique. Il  se rend à la messe de onze heures, à Notre-Dame. On sait que dans cette paroisse, les jeunes gens se repèrent d’une travée à l’autre et que de beaux mariages assortis au bon ton de la société, y germent. Bien que Jean-Claude s’en remette à cette tradition pour espérer mettre fin à son célibat, il est souvent distrait à l’office. La Géante Rouge envahit son esprit et son regard vide, quoique intensément bleu, se fige sur sa vision.

Il sait, au début la chaleur montera par épisodes imprévisibles, la Géante ciblera des zones ponctuelles, à son caprice. Ce seront des tempêtes de chaleur qui cèderont brusquement. Mais la température se haussera soudainement à 240°, thermostat 8. Tous seront surpris. Dans cette église, par exemple, en 40 minutes, tous cuiront comme brioches au four. La voisine, rentrant du marché dans sa Twingo cuira à l’étuvée et on la retrouvera à point, avec sa petite garniture de légumes primeur. Le labrador Skip fondra et dorera comme une crêpe. Eva, sa cousine, cuira au court bouillon dans son bain aux algues. Et le sauna municipal deviendra un énorme pot de rillettes!

Mais l’orgue éclate sur le Gloria. Les cloches, la lumière, c’est l’heure du déjeuner chez Maman.

Posté par patitouille à 09:00 - Jujube - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 février 2008

13. En route (Jujube)

        J’ai sorti mon cahier à couverture rouge de mon grand sac (j’ai un peu de temps devant moi avant l’autobus pour Lanuejols). Je l’ai couvert en rouge pour le retrouver facilement dans tout ce fourbis qui emplit mon sac : trousse de toilette, porte-monnaie, porte feuilles, clopes,tongs et petit linge de rechange, coupe-vent, pile électrique…C’est  un grand sac plein de choses utiles pour faire mon chemin. Hier j’étais dans le Cantal ; j’ai fait les foins pendant trois jours.

Dans mon cahier rouge, j’ai noté les noms des gens qui m’ont plu : Raymond avec sa gapette, Solange, la patronne du café, Odette qui m’a donné des pommes, et le petit drôle qui me racontait ses copains d’école. Les imbéciles, je les note pas, je gâche pas du papier pour eux. Là aujourd’hui, j’ai rencontré un vieux qui m’a traitée de paumée pendant que je me lavais la figure au bassin de la mairie ; celui-là, il n’aura pas droit au cahier. Mais Jean-Pierre qui m’a payé à manger et trois heures de taf pour l’aider à ranger son bois, lui, tableau d’honneur ! J’écris ton nom, mon pote Jean-Pierre ! Et tu sais que t’es pas tout seul ? J’ai un Jean-Pierre dans la Sarthe où j’ai fait les pommes ; un autre d’Olivet où j’ai fait les cerises. J’en ai même un de la Grande Ceinture qui m’a emmenée jusqu’à Dreux en me faisant bien rigoler dans sa caisse pourrie. Et un autre qui m’a embauchée aux melons, dans le Poitou. Mais je vais pas raconter… Et plein d’autres encore, à croire que c’est un prénom qui rend bon. Mais j’y pense : J’en ai, des Odette ! Question de rimes,  les Odette sont chouettes.

Je note aussi pour aujourd’hui Marie la boulangère qui m’a donné un flan. Elle m’avait dit de choisir, ça c’est pas souvent. J’ai pris un flan parce que c’était ce que Mémé Jeannine m’achetait le mercredi. J’ai pas d’autres Jeannine dans mon cahier. 

Voilà le bus, je range mon cahier. Quelqu’un qui l’ouvrirait n’y verrait que des prénoms. Il ne saurait pas tout ce que ma vie a de bon.

Circulez, y a rien à voir.  

Posté par pivoineblanche7 à 09:38 - Jujube - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 décembre 2007

Préparatifs (Jujube)

Le prochain réveillon de Noël, je veux que ce soit magique ! Je n’ai pas encore tout réglé, mais j’ai déjà envoyé les invitations. La seule question en suspens côté relationnel, c’est : est-ce qu’on invite TGV, houps ! Tante Geneviève, ou pas ? D’un côté  ça pose problème parce qu’on sera une majorité de jeunes entre nous, mais d’un autre, une tête blanche à table, ça complète bien le cercle des invités, ça apporte un supplément d’âme. Sur les photos, avec Jules et Pauline dans leur tenue Cyrillus, ça le fait : Mamie et les petits. Bon alors, je l’invite, même si sociétalement, elle ne sera pas vraiment raccord avec les autres.

Régis m’a dit « C’est toi qui gères ». C’est vrai, à ce niveau-là, il n’y a pas de souci, je manage comme je l’entends, Et quand je lui ai parlé budget, il m’a répondu « No limit ! » Régis et moi, on aime bien se positionner en termes de distinction. Et là, je n’ai pas droit à l’erreur. Pour moi, c’est un vrai challenge : il faut que ce soit tip-top ! Au niveau de la faisabilité, il me faudrait deux extras, sinon ce sera galère, c’est clair ! Il vaut mieux que je délègue pour les services. Passer la moitié de la soirée dans la cuisine, ce serait la cata ! Non merci ! J’en parle à Madame Lopez qui viendra avec sa belle-sœur, elle est fiable.

En entrée, un foie gras me parait assez performant, sur un lit d’oignons confits, pour faire un petit plus.  Mais le must avec, c’est le Château Yquem. Là, ça devient somptueux ! Et pour le reste ? J’appelle Hédiard ? Complètement !  J’ai bien cerné mon objectif : il faut que ce soit grandiose.

Et qu’est-ce que je vais me mettre ? Je m’habille « gitane », du genre décalé, ou je déchire en Prada ? Il me faudrait la petite robe noire toute simple et sublime que j’ai vue rue de la Pompe. J’y passerai tout à l’heure.

 

Bon, ça sera positivement un Noël d’enfer ! Elle est pas belle, la vie ?

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08 novembre 2007

Retour (Jujube)

Tante Babette prit une profonde inspiration, et poussa la porte des établissements Burnouf dont le carillon désuet lui chantonna les notes de sa jeunesse.

Fondée en 1903, la biscuiterie Burnouf tenait boutique face à l’église de Sortoville ; sa prospérité s’était accrue à la sortie des messes durant deux générations ; mais une habile communication sur les valeurs d’antan attirait désormais bien plus de clients, et l’on expédiait même à Paris. « Chez Burnouf, point ne t’étouffes », la devise de l’aïeul fondateur  avait été remplacée sur le fronton par «Biscuits Fins à l’Ancienne». Tante Babette y jetait un regard quand elle venait, à Pâques et la Toussaint, déposer une bruyère sur la tombe de son « fiancé ». Mélancolique, elle parcourait les allées du cimetière, s’effarait des expansions successives, au point qu’elle s’y  perdait lorsqu’elle revenait poser l’arrosoir à la fontaine commune. Depuis quarante ans le village était devenu une bourgade coquette avec ses lotissements tout frais. Personne ne savait plus qu’elle avait été apprentie pâtissière, puis vendeuse chez lez Burnouf. Une histoire perdue à présent car nul ne la connaissait dans les rues.

Cette année-là, elle  résolut donc de franchir sans crainte le seuil de la boutique, ébrouant le refrain étourdi du carillon. Qui reconnaîtrait en cette dame âgée la jeunette qu’on avait chassée après avoir compris que le timide fils unique de la maison en était amoureux ?  Babette attendit son tour, parcourant du regard tous ces biscuits qu’elle connaissait si bien : les sablés, les nonnettes, les meringues et les macarons. Elle retrouva les palets, les visitandines, les navettes et les massepains. Elle détailla les tuiles et les financiers, les congolais et les croquets, et reconnut la grosse couque de pain d’épice qu’on vendait toujours à la coupe.  Mais quand la demoiselle en bonnet et tablier de linon lui demanda ce qu’elle désirait, prise d’un vertige, elle s’excusa et sortit.

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27 octobre 2007

37. Oubli (Jujube)


 

Mauvaise surprise, la station est noire de monde. Fatou n’avait pas prévu cette foule qui se presse dans le hall de la toute nouvelle station Bofil, au pied des immeubles de la Défense, tous ces visages tendus vers les hauteurs du grand dôme qu’escaladent des verrières sophistiquées ; ils guettent les mouvements alternés de leur paupières métalliques qui filtrent air et lumière au gré du soleil et des nuages, coulissant silencieusement de côté, de biais, de haut en bas, dociles au caprices du temps. Comme tous ces badauds, Fatou s’y laisse fasciner, emplit son regards de ces glissements souples et sensibles, essaie de capter un rythme secret : une embellie, et les fenêtres se rétractent en étroits polygones ; un assombrissement, et elles s’épanouissent, livrent le hall à la lumière que tous semblent boire autour d’elle. On dirait qu’ils se sont rassemblés pour un culte étrange qui inspire les visages, les vidant de méfiance, délivrant un rêve commun en attente. Fatou se sent bien dans ce partage, ne pense plus au métro dont une rame vient de repartir presque à vide.

 Quand une main se pose sur son épaule : « Contrôle d’identité, montrez-moi vos papiers s’il vous plaît. » lui dit le policier. Elle n’en a pas. Elle allait déposer son dossier à la préfecture.

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12 octobre 2007

Saut de l’ange ( Jujube )

Michel Degloire avait toujours été redevable à son nom. Dès l’enfance, comme il servait la messe, les copains l’appelaient l’Archange. Ce surnom le destinait  à une vie exemplaire dont il avait poursuivi la perfection jusque dans sa vieillesse ; l’Archange comptait donc parmi les meilleurs de Saint-Bonnet-le-Prudent qu’il n’avait jamais quitté.
Mais au terme de cette vie estimable, l’Archange en éprouva de la lassitude. Dans la maison héritée de sa mère,  il couvait une neurasthénie qui teintait de longues journées en demi-deuil, à peine éclairées par le passage de l’infirmière ou la venue des repas. Derrière les rideaux que les soins maternels avaient changés trente ans plus tôt, la vie commune de la rue faisait peu de spectacle.

Un matin d’automne, Michel s’habilla beau, prit sa canne, partit non sans bien fermer sa porte. La bouchère s’étonna à le voir passer si bien mis, et emprunter le tertre qui montait à Notre-Dame-des-Bons-Recours, une chapelle juchée à l’aplomb du bourg. On y allait peu, même si un curé exalté avait remis en honneur un pardon jalonnant de prières la rude ascension que Michel s’imposa avec lente obstination. Parvenu à son but, le vieil homme entra au sanctuaire et passant une petite porte, grimpa jusqu’au clocher d’où il déboucha sur les dalles du toit. Se tenant aux minces arc-boutants du clocher, il contempla longtemps les maisons en contrebas, l’éparpillement chiffonné des toits bruns, les arbres et les champs qui résumaient sa vie dans la vallée de la  Blaise. Adolescent, il aimait la rivière, rêvé de départ, assis sur les marches qui menaient sur ses quais, écoutant l’eau lui chuchoter des remous ; une barque tirait à l’anneau, le même qu’à ses pieds. Mais partir, quitter maman, voler la barque, était-ce digne d’un archange ? Il était resté. A présent, c’était trop fort, il voulait « voler de ses propres ailes ».

A quelques mois de là, le notaire reçut le lointain héritier qu’il avait enfin retrouvé. L’homme cachait mal la joie de sa bonne fortune, mais il fit au mieux pour se faire un visage grave, lorsque  celui-ci lui donna solennellement les clés de la maison.

Posté par patitouille à 17:00 - Jujube - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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