Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

30 mai 2008

25. Compression ( kloelle)

Je sors du garage avec une épouvantable migraine. Le ciel est gris, un gris souris qui pourrait donner à croire que nous sommes en fin de journée. Le gris est une couleur parfaite pour les fins de jour, pour les fins de vie aussi. Je retourne à la maison sans me presser, à pied, comme je suis venu. J’espère que j’ai laissé la fenêtre ouverte. C’est pas grand chose mais je vais avoir besoin d’un filet d’air, d’une évaporation des odeurs familières.


Le type du garage a été bien. Il m’a tout expliqué. Moi je ne l’ai même pas regardé, j’avais les yeux fixés sur la tôle écartelée. Vous comprenez, il m’a dit, les pompiers coupent la tôle pour désincarcérer plus rapidement. Il a continué à me donner des détails mais j’avoue que j’ai perdu le fil.
La réalité c’était cet amas rouge, froissé comme du papier, débité à l’emporte pièce. Il arrive que l’on se sente en sécurité à l’intérieur de ces boîtes en mouvement. On ne devrait pas. A force, je n’écoutais plus du tout le mécano, j’étais littéralement happé par l’acier contorsionné et cette manière de souffrance qui explosait silencieusement. J’ai signé les papiers consciencieusement, il m’a dit que j’avais une bonne assurance. C’est vrai je lui ai répondu, c’est une chance. Il faut croire que la fulgurance de certaines douleurs rend con ou éloigne du sentiment essentiel.
Le ciel est gris et j’ai ces trois petites poupées au creux de la main. C’était la semaine dernière, une sorte de festival ethnique ou tu m’avais traîné. Un gus vaguement déguisé genre aztèque a réussi à te vendre ça en te disant que tu allais avoir un garçon et deux filles. Tu m’as assuré que tu n’y croyais pas mais que tout de même l’idée te plaisait. J’ai dit que c’était nul. Maintenant je me dis que je n’aurais pas du, t’as toujours eu besoin que je cautionne tes petites croyances magiques et ça ne me coûtait rien de le faire.
Le garagiste a dit que c’est tout ce qu’il avait trouvé dans la boîte à gants. Je les serre précieusement maintenant, tes trois espoirs de vie d’une vie que tu n’as plus.

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10 mai 2008

Le bruit ( Kloelle)

Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, j’ai réussi à pleurer. L’infâme a retenu mes larmes jusqu’ici. Une forme d’inertie froide. D’ailleurs, mon corps transpire cette humeur languide depuis des semaines. Depuis le jour où c’est arrivé. Mais il me refuse les larmes. Il y a cette voix qui résonne dans ma tête et qui me crie : Les larmes c’est pour les douleurs nobles !
Elle n’est peut être pas noble ma douleur mais elle me déchire jusqu’à des territoires de mon corps dont j’ignorais l’existence, elle me déforme, creuse des sillons dans mon esprit et y sème sa peur, sa folie et ce bruit…Ce bruit sourd, dense, qui frappe à mes sens jour et nuit.
Ce matin, une lumière vive perçait les volets. J’ai suivi mécaniquement les ombres bucoliques qui, au gré du vent, se projetaient au dessus du buffet. C’est là que se sont libérées les larmes…Dans l’entre-deux d’un mur dévoré par des formes en vie.
Ce jour là, sur la façade brûlée par le soleil, il y avait vos ombres aussi.
Vos ombres désarticulées qui dans un dernier cri de vie se balançaient et mimaient la fête et la liberté.
C’est la dernière image de vous que je garde.
Prendre la mitraillette contre le peloton…Je n’ai pas eu ce courage.
Je me suis caché, j’ai fermé les yeux, porté mes mains à mes oreilles, mais je l’ai tout de même entendu, le bruit de vos corps qui tombaient.

Posté par patitouille à 09:30 - Kloëlle - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 avril 2008

40. Peter ( Kloelle)

Il faut absolument que je pense à ne pas grandir.
Regarde-les, têtes plongées dans leurs assiettes, pensées phagocytées par le quotidien. Sur la terrasse le soleil danse dans le sautillement des corps qui passent mais ils ne tourneront pas la tête pour le voir.
J’aimerais que maman demande à ce vieux monsieur aux cheveux blancs si ses frites sont bonnes, s’il a ses habitudes ici. J’aimerais proposer au jeune homme de nous lire un passage du livre qui absorbe toute son attention, mais si je le fais elle trépignera et ses yeux rouleront des éclairs de réprobation.
Je suis sûre que la jeune femme de gauche est professeur de solfège. Un deux trois, un deux trois, elle mange au rythme d’une pièce en ternaire.
Ils ne lèveront donc jamais les yeux ?
Ensembles, ensembles et seuls. Je ne veux pas finir cloîtrée dans cette solitude hurlante qui érige des défenses plus hautes que la muraille de chine.
Tu as raison Peter, il faut absolument que je pense à ne pas grandir.

Posté par Coumarine à 09:09 - Kloëlle - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 mars 2008

42. Intermède (Kloelle)

Il n'en a parlé à personne. Jamais. C'était l'été, une fin de journée orageuse en fragile équilibre entre pluie et lumière, un intervalle prisonnier d'une clarté laiteuse et aérienne. Un vent vif avait décroché la corde à linge et elles étaient étendues, à peine froissées sur l'herbe humide. Clara et Albertine étaient encore sur les routes, alors il s'était approché pour les ramasser. Son regard avait caressé le tissu jaune, si souple, si léger avec ses petites dentelles finement crochetées. Il avait rapidement porté le jupon contre son visage pour s'approprier la tiédeur de son étoffe. Cette chaleur, ce tremblement qui l'avait alors parcouru il n'avait jamais trouvé les mots pour les décrire, sans doute se refusait il même à admettre leur existence. Il avait hésité à se saisir de la robe de soirée de Clara, éclatante, finement satinée, pourtant, son souvenir le plus troublant c'est le glissement de cette soie rouge sur sa peau mâle. Il avait valsé, comme une princesse, les pieds nus sur le sol mouillé. Esméralda dansant pour Phoebus et offrant toute la sensualité que recelait son âme. Quand, il avait remis son costume, plein de ce plaisir douloureux, de cette honte suffisamment jouissive pour ne l'oublier jamais, il s'était promis de ne plus recommencer. Ce soir là, c'est le même époux sérieux et un peu distant qu'elle avait quitté le matin que Clara avait rapidement embrassé sur le front...Le même époux.

Posté par patitouille à 17:00 - Kloëlle - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 janvier 2008

27. La dormeuse. ( Kloelle)


J’ai bien fait le tour de la question, en marchant lentement, sans perdre l’équilibre et en évitant les rognures rugueuses que tu as laissées sur le sol de notre chambre. La question est assise sur le fauteuil en osier, je la regarde furtivement, à l’oblique, tout en continuant à tourner. J’avais toujours cru que tu raffolais de cette chauffeuse, sans doute était-ce l’éclat de tes yeux le jour où je l’avais posée le long de notre lit, peut être également le souvenir de tes cheveux bruns déployés sur son dossier alors que tu donnais le sein à nos enfants. Je pense à toutes ces certitudes dont on ensemence le terreau de notre quotidien, que l’on arrose avec constance et dont on se persuade d’avoir recueilli les pousses puis les fleurs.

Je pose ma main sur l’accoudoir qui a si souvent accueilli tes silences et rien ne se produit. La question est toujours là et je l’envisage maintenant sans faux-fuyants : c’est en laissant ce que je croyais être tes plus beaux souvenirs que tu es partie.

Dans ma tête, toutes ces réponses tellement plus douloureuses que leur question….
C’est en petit garçon fragile, ramassé au fond de cette dormeuse, comme un second toi lové contre l’osier, que j’attends, sans y croire, un signe, un parfum, une nuance qui me parlerait encore de tes sourires, juste un instant, juste le temps de rêver un peu à cette éternité que je nous promettais.
Dans un geste d’abandon, je laisse mon regard s’échapper sous la brume imprécise née de mes larmes. Je crois les voir ou je les vois : tes mains…Elles ferment calmement les lourdes persiennes usées par les jours puis rebattent sans vaciller l’épais voilage gris sur ma vie.

Posté par Coumarine à 09:26 - Kloëlle - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 décembre 2007

26. Bocal (Kloelle)

Il te regarde toi, toi et encore toi .
Trois reflets bariolés, d’effarantes crinolines dentelées et te voilà pleine de ses attentions: la préférée, l’aimée.
Je t’observe te gorger de contentement et enfler d’arrogance à en frôler l’explosion.
J’enrage, je peste, je m’asphyxie !
J’aimais tellement ma vie avant ton arrivée.
Mais, crois moi, foi de sang froid, l’histoire s’arrête là.
Mes charmantes voltiges, mes danses endiablées le long des nymphéas, bientôt attireront le féroce regard.
Il plongera la patte et ses griffes larderont tes bariolis criards et tes nageoires moirées.
Moi et ma robe fadasse seront imperceptibles.

Ma belle, trop tard !!!
Le voilà… Le chat.

La reine des carpes maintenant c’est moi !

Posté par pivoineblanche7 à 09:00 - Kloëlle - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 novembre 2007

27_Talons aiguilles (Kloelle)

Je n’ai pas mis les bonnes chaussures ce matin, je ne mets jamais les bonnes chaussures, comprenez : celles que j’aime. Pourtant, chaque jour, mes placards se ferment sur les escarpins les plus raffinés qui soient. Depuis toujours, j’aime passionnément les chaussures. Je les achète avec frénésie, gourmandise, bonheur. Les hauts talons fragiles, tellement féminins, les petites brides délicates, les ornements perlés et les boucles élégantes : à chaque fois c’est un véritable coup de foudre. Je les achète sans même les essayer, juste pour le plaisir de les avoir, de les regarder, d’imaginer le galbe de mes jambes par leur courbe rehaussé.

Ce matin, je me suis levée tôt et j’ai essayé une dizaine de paires…des rouges groseille au cuir souple et dense, des petites brillantes à la boucle renaissance, et aussi les superbes noires aux talons si fins et au parfum de séduction que je range sur l’étagère du milieu .
Et puis voilà, malgré l’impératif, je suis finalement sortie les pieds engoncés dans mes mocassins plats, je me retrouve immanquablement dans ces vieilles chaussures plates au cuir tanné qui siéent à mes pieds larges et maladroits et ayant le confort comme unique agrément.
Marcher avec des talons, je n’ai jamais su plus de 100 mètres, une question d’équilibre, une légèreté qui se cherche sans se trouver, une distinction qui se refuse.

Mes mocassins m’ont emmenée au lieu du rendez-vous et depuis un moment, j’attends. Il est 10 heures, il est en retard. Mon regard plonge sur la rivière en crue.
Il m’a donné rendez-vous ici car il aime le bouillonnement et la fougue de l’eau qui avance, c’est un poète, un esthète, deux mois entiers que nous nous écrivons dans le silence des visages mais je sais les mots qui glisseront et les regards qui feront parler tout bas.
La foule se presse maintenant sur le pont, le froid de ce début novembre me tétanise.
Il ne viendra pas, ou plutôt, il est venu mais est reparti.
Je n’ai pas mis les bonnes chaussures, celles-ci me donnent un air de vieille fille provinciale mal dégrossie. Pas du tout le genre de femme qu’un homme de goût aimerait courtiser et montrer à son bras.

Posté par _Sammy_ à 14:00 - Kloëlle - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

04 novembre 2007

D'une croquignole à un boudoir (Kloelle)

Tante Babette prit une profonde inspiration, ferma les yeux et soupira d’aise. Voilà une année qu’elle attendait ce moment alors elle allait prendre son temps, remonter doucement les vitrines, laisser les formes et les couleurs lui caresser les prunelles, se gorger du flot bouillonnant des odeurs puis attendre ce moment rare où la salive viendrait titiller le bout de sa langue et l’envie envahir son corps tout entier.

Monsieur Raymond avait de nombreuses clientes, des clientes quotidiennes, avenantes, dépensières mais il avait une tendresse particulière pour ma tante, je voyais ça au regard chaud et complice qu’il lui jetait dès qu’elle franchissait la porte de sa pâtisserie. Une cliente qui ne venait pourtant qu’une fois l’an, guère séduisante loin s’en faut et qui passait la matinée au magasin pour finir par ne choisir qu’une poignée de ses odorants petits sablés. Violette- gingembre, verveine-cannelle, rhubarbe-citronnelle, assise dans un coin du magasin je les observais, elle deviner les mélanges les plus ambitieux sans même les frôler et lui rire en la regardant comprendre ses audaces. J’en arrivais à me demander s’il ne passait pas l’année à élaborer des saveurs plus aventureuses les unes que les autres pour la piéger.

Elle saisit finalement une petite douzaine de sablés, les déposa avec une délicatesse surprenante et presque émouvante dans la boite que lui tendait le patron des lieux puis nous prîmes le chemin du retour. Sur la petite route qui nous ramenait à la maison, je peux dire que tante Babette avait les yeux en paradis. La porte à peine franchit, elle monta hâtivement les escaliers qui la menaient au petit boudoir où nous la logions et s’y enferma. Pour finir, j’ose à peine vous rapporter les intonations moelleuses, les feulements légers que mon frère et moi surprîmes alors, l’oreille collée contre sa porte.

Posté par pivoineblanche7 à 18:26 - Kloëlle - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 octobre 2007

17. Vertigo. ( Kloelle)


Mauvaise surprise, le quai du métro est noir de monde !
J’aimerais croire que j’ai un autre choix que celui de plonger dans cette bouche humaine mais ce rendez-vous est important alors je me glisse, je me fraye dans le reflux des corps qui vont et viennent au rythme indolent des rames.

Je n’ai pas fait deux mètres que déjà mon bras droit se perd entre le dos trapu d’un ouvrier chauffagiste et le sac vintage d’une petite demoiselle aux cheveux trop bien lissés. J’ai cette étrange impression de perdre les limites de mon corps, de le laisser devenir une partie de celui des autres. Epaules contre épaules, corps entrelacés contre leur gré, odeurs qui se confondent jusqu’à l’écoeurement. Je coule, flasque et suintante dans la multitude. Je ne suis plus que deux yeux qui cherchent une improbable issue…

Au-dessus de ma tête des vitraux post modernes ouvrent ces drôles de catacombes à un filet de lumière blanche. Je m’accroche un instant à ces angles sévères et froids à la géométrie tranchante.
Un homme a posé sa jambe contre la mienne, une longueur de peau, de chaleur, qui transperce mes vêtements. J’éructe le dégoût de l’intime imposé, je lève à nouveau les yeux pour fuir.
Les vitraux sont maintenant inondés de soleil, triptyque inquiétant, singulière atmosphère de cathédrale. L’astre perce les entrailles de la bête et par un jeu de prisme et de miroirs semble viser et pointer ses sillons sur la foule.
Déjà, un homme d’affaire bedonnant et perlant de sueur, qu’un rayon a piqué en plein visage vacille et s’affaisse dans l’indifférence générale.
Le feu déroule ses armes, mon regard se brouille, les corps se tordent, les visages grimacent. Sous une balance en forme de caténaire un visage sardonique m’oriente vers la porte des enfers.
Je sens l’angoisse qui s’incruste dans ma chair, la chaleur qui vient lécher ma peau.
La fin du monde, juste la fin du monde.
Je plonge, je m’enfonce, je ne suis plus.

Posté par Coumarine à 09:20 - Kloëlle - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 octobre 2007

Son enfance ( Kloelle)

- L’été, le mûrier offrait ses baies pourprées aux merles égarés….Tu te souviens ?

- Dans mes souvenirs nous étions les merles égarés…..Mais continue, j’aime ta manière de rendre le commun ravissant.

- Voyons Paul, nous y avons été heureux.

- Heureux… Comment peux-tu dire ça, Clara, nous y avons manqué de tout.

- Regarde, elle étendait le linge là, entre les deux arbres. Ses draps avaient une délicate odeur de lavande. Petite, je me cachais derrière, tout contre, et je collais mon visage dans leur blancheur à peine humide pour m’imprégner de leur parfum. C’est tante Estelle qui lui envoyait un petit flacon d’essence à chacun de ses anniversaires.
Un jour, je l’ai surprise qui ouvrait le petit paquet arrivant de Provence, elle se pensait seule. J’ai vu des larmes couler sur ses joues, sans un bruit, juste les battements de sa joie. Je crois qu’elle a toujours été vraiment heureuse que sa sœur pense à elle, malgré la distance, malgré sa réussite à elle.

- Estelle n’a jamais mis les pieds ici. Une maison de mineur, c’était pas assez bien pour elle. Et il ne lui coûtait pas cher son cadeau, juste le prix du soulagement de sa conscience. Quand papa est mort, quand la mine nous a expulsé d’ici, qu’a-t-elle fait pour nous, tante Estelle ?

- Elle lui a écrit…Elle l’a conseillée…Je crois.

- Les conseils ne remplissent pas les ventres.

- Nous glissons sur les mêmes souvenirs, Paul, mais suspendus à deux lanternes qui n’éclairent plus les mêmes murs. Entreras-tu ?

- Non Clara….Je t’ai prévenue que la mine vendait tout. Il y a eu les enchères… Le notaire… Les papiers. Je l’ai fait pour toi. Mais le reste, Clara, la distorsion éclatante entre tes souvenirs de petite fille et la réalité, il te faudra l’affronter seule.

Il lui donna solennellement les clefs de la maison.

Posté par patitouille à 09:00 - Kloëlle - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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