08 décembre 2007
32. Expiation (Ondine)
M’avoir ainsi trahie, après m’avoir prêté serment. Ressens mon ire, Lawrence, le déchirement de mon âme, perçois cette masse dévorant ma chair. Toi le vaillant chevalier m’ayant ravie à mon monde, toi mon incomparable, mon irremplaçable, en échange de ta fidélité, j’ai accepté la déchéance de mon corps, moi la nymphe éternelle. J’ai porté en mon sein ton fils, notre enfant. Je l’ai enveloppé de soins, de tendresse. Soir après soir, j’ai inventé des contes improbables, des histoires enchantées, ai bercé ses rêves, l’ai protégé des êtres vils. En convoitant les charmes de cette mortelle, tes envies ont renié ta parole, toi le prétendant roi des lacs.
Vois l’onde, elle scintille, elle m’appelle, elle me tend la main. Entend son babil, ses gémissements. Les flots cherchent à me happer, à m’éloigner de toi, de ce chagrin, de cette fatalité. Mes semblables caressent en riant les herbes, les joncs, font danser les poissons, les batraciens. La marée me lave de cette hargne, de cette dérive, vient lécher mes larmes, y mêle son sel, désirant me voir enfin regagner mon palais, niché dans l’abysse, là-bas, loin, si loin de toi.
Mon père m’attend, immense, implacable, impitoyable, mais avant de le rejoindre, je te dirai encore ces mots. Devant témoins, tes lèvres avaient prononcé cette promesse solennelle de consacrer ta vie à la mienne. J’ai accepté cet engagement, ai consommé le lien. Convainc tes sens de maintenir ton éveil et cette respiration délicate t’animera encore. Mais si, affolé, ton regard se voile et le sommeil contre ton gré tente de réconforter tes membres, ce léger zéphyr de vie t’abandonnera et la mort t’emportera dans le néant. L’éternité t’attend, dans la seconde, demain, la semaine prochaine, inexorablement. Va vite la ravir.
14 septembre 2007
Sonate (Ondine)
L'horloge indique vingt-deux heures trente, mais elle est en avance. De
toute façon, pour lui, l’heure n’a plus d’importance. Les pendules ont
commencé à délirer il y a trois ans et ont fini par se détraquer entièrement
il y a six mois. Son regard embué se laisse happer un instant par les deux
fenêtres de l’église du quartier, yeux de hibou moqueurs.
Encore une fois, il a réussi à tenir sa promesse, ce serment fait il y a
quarante ans déjà, dans une petite salle de concert un peu minable. Il se
souvient combien le bleu de ses yeux l’avait transpercé à cet instant
précis, de la qualité si particulière de l’ombre qui effleurait la naissance
de son oreille, de la mèche de cheveux qui s’était échappée de son chignon
lâche, de l’ourlet de sa lèvre à peine teintée de rose. Elle s’était penchée
vers lui avec une lenteur presque vertigineuse et lui avait glissé quelques
mots à l’oreille : « Promets-moi que, quoi qu’il arrive, cette sonate
restera toujours la nôtre, qu’à chaque fois que tu la joueras, que tu
l’entendras, tu penseras à nous. » Elle avait déposé un baiser tendre et
léger sur ses lèvres avant d’être happée par un tourbillon d’amis. À partir
de cette nuit-là, ils ne s’étaient plus jamais quittés.
Un matin, des années plus tard, elle s’était réveillée désorientée, ne
sachant plus où elle avait déposé son violon la veille. Peu à peu, les
incidents se multiplièrent, comme si son cerveau s’était mis à phagocyter sa
propre matière grise. Impuissant, il avait vu disparaître par lambeaux la
femme qu’il chérissait. L’ombre de lui-même, il avait veillé sur le fantôme
de ce qu’elle avait été jadis. Dans les derniers instants, elle avait eu un
ultime éclair de lucidité et lui avait murmuré d’une voix rongée par la
faiblesse : « N’oublie pas notre sonate… »
Après six mois d’un silence presque total, il avait revêtu ce soir son
veston de concert, s’était assis dans la dernière rangée d’une autre petite
salle. Une jeune violoniste roumaine y donnait son dernier récital étudiant.
Au programme : Bach, Ysaÿe, Beethoven… et Franck.
24 juin 2007
Les consignes, il faut lire les consignes! (Ondine)
Hé! Ho! Oui, toi! Pas besoin de me regarder comme un extra-terrestre, c’est à toi que je parle! T’as pas reçu une feuille de consignes quand t’es passé rue Coumarine? Le samedi, c’est plus tranquille, il y a moins de monde, j’suis certain qu’on te l’a remise! Ce serait pas ça justement que j’aperçois, débordant de ta poche? Pas besoin de regarder ailleurs, comme si j’y étais pas! Tu ne m’aimes pas? Ben tant pis! Arrête de râler et de t’excuser, ce n’est pas une erreur! Faut que j’y aille, on m’attend, dis-tu? J’te crois pas, tu as une heure d’avance! Je le sais, ça fait huit jours exactement que je t’observe. Ta chambre est là, au troisième étage et j’ai bien vu que ta vie était réglée comme du papier à musique!
Si, si, j’insiste! La question ne se pose pas. Viens t’asseoir là, près de moi, et sors-moi cette feuille de ta poche. Bon, prends le temps d’y poser ton regard. Oui, je sais, y’a beaucoup de texte mais aussi de jolies photos, non? J’attire un instant ton attention sur la consigne 40 : « Il choisit toujours la solution la plus compliquée. » Ça te rappelle pas vaguement quelqu’un? Vraiment? Non, j’ai pas volé mon âme à un clown, je ne suis pas un équilibriste, je ne puise pas ma sagesse dans un biscuit de fortune chinois. On échange, comme ça, parce que tu m’es sympathique. Tu n’en as pas marre de tenter de te convaincre que tu ne l’aimes pas mais tant pis? Je sais tout de toi. Ben oui, je suis un génie… et je suis modeste. Allez, souris un peu, pourquoi cette gueule de bois? Tu ne vois pas la dame là-bas qui te prend en photo?
Les menaces de représailles, maintenant, ça suffit! Il faut que je te dise… j’ai menti! Je ne lis pas dans les pensées. Tu sais, ces consignes, il fallait simplement que je te convainque de les lire. Un pari un peu stupide avec un vieux pote. Demain, c’est lui qui devra revêtir cet habit absurde et jouer le jeu. Désormais, c’est son problème, plus le mien!
11 juin 2007
Tango nuevo (Ondine)
« Excuse-moi, c’est une erreur...» J’avais échappé ces quelques mots de français au coin de Front et Chestnut, après l’avoir bousculée par inadvertance. Elle fixa un instant sur moi ses yeux bleus immenses, visiblement troublée de retrouver cette langue qui avait marqué son enfance. Cela faisait une semaine que j’auscultais son quotidien, le compulsais, le disséquais. Elle s’apprêtait à rentrer au bureau quand j’avais décidé de précipiter le destin.
« Je suis vraiment désolé, I mean, I am so sorry », repris-je. « Tu parles français? », demanda-t-elle, l’air de ne pas y croire. Je lui expliquai que j’étais de passage pour quelques semaines, mandaté pour traiter un dossier confidentiel. L’air de rien, je lui demandai si elle était libre un prochain soir. Après hésitation, elle me demanda si je dansais et me fixa rendez-vous pour le surlendemain dans une tangueria branchée.
J’avais pris soin d’arriver en avance pour lui offrir une rose rouge. Dans la petite salle de danse bondée, des hommes aux cheveux laqués exsudaient la séduction pendant que les proies baissaient les yeux, mutines. En deux mesures de bandonéon, je l’enlaçai très près de moi et me mis à esquisser quelques pas diaboliques, gardant mon regard rivé au sien. Trois milongas aux chorégraphies de plus en plus complexes et je sentis le trouble poindre, ses joues rosir, sa poitrine palpiter, son souffle devenir plus rauque.
Après quelques heures, n’y pouvant plus, elle m’invita chez elle. Ses seins d’une fermeté envoûtante se libérèrent de leur carcan de dentelle, offrande à mes yeux, mes mains, mes lèvres. Quand je la pris par derrière, la ligne élancée de son cou se tendit, ses reins se cambrèrent et elle émit un rugissement d’extase. Je lui enserrai alors la tête de mes deux mains. Ses vertèbres craquèrent avec un bruit sec avant qu’elle ne s’affaisse sur le sol. Je l’enjambai et composai rapidement un numéro sur mon portable avant de prononcer : « Operación lección de tango terminada. »
30 mai 2007
Le dernier slow (Ondine)
Le samedi, c'est plus tranquille. Il y a moins de monde. Les maigres allocations distribuées la veille ont été empochées par les hommes, disparus au bar du coin tenter d’oublier ce qu’ils sont devenus. Les femmes se sont pressées chez l’épicier Bartho, le seul qui leur fasse encore crédit et un peu confiance. Les enfants gambadent dans le terrain vague, insouciants, heureux de se retrouver entre eux, enfin libérés du poids des regards désapprobateurs de leur instituteur.
J’ai mis ma robe noire, celle que je portais quand je t’ai rencontré. Je me souviens encore de la gourmandise dans ton regard quand tu m’as détaillée, de la façon dont tu m’as baisé la main, comme si j’étais une grande dame, de la vigueur de tes bras quand tu m’as enlacée sur la piste de danse, de la violence animale avec laquelle tu m’as prise pour la première fois. J’étais subjuguée, submergée, subodorée.
Quelques mois plus tard, j’apprenais que j’étais enceinte et toi marié. Tu m’as installée ici, au milieu de ce camping plus ou moins désaffecté, hanté par d’autres laissés-pour-compte, promettant d’envoyer valser ton autre vie dès que ta femme se serait remise de sa maladie. Les jours se sont mués en mois puis en années. Les enfants ont grandi, sans jamais comprendre qui était ce monsieur bien habillé qui leur apportait des cadeaux deux ou trois fois par année. Je n’ai jamais vraiment saisi qui était cet homme qui m’avait arrachée à l’insouciance pour me planter dans l’indifférence.
J’enlace une dernière fois Jeanne et Olivier, leur rappelle combien je les aime, leur fais signe d’aller retrouver leurs amis qui viennent d’entamer une partie de cache-cache. Sur la table du camping-car, j’ai placé en évidence une lettre et les certificats de naissance des petits, histoire de faciliter le travail des autorités. J’avale une poignée de comprimés avec une gorgée d’alcool qui me brûle les entrailles. Je mets sur la platine une douce mélodie qui fait chavirer mes sens, celle de notre premier slow, de mon dernier slow.