09 mai 2008
Le retour de l’ombre béjaune (Joe Krapov)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, Peter Schlemilh avait à nouveau une ombre !
Elle s’étalait devant lui, muette mais joyeuse, dansante sur le mur, difforme, lui faisant un bras plus gros que l’autre, lui rendant une part étrange de lui-même, une vérité perdue et par bonheur, ce jour, retrouvée. Qu’avait-elle bien pu vivre, l’ombre, pendant tout ce temps fou où elle avait été propriété du Diable ? Elle ne le lui dirait jamais.
Quelles folies ne commet-on pas dans sa jeunesse ! On veut être beau, on veut être riche, on veut être aimé et on est prêt à tout, même au pire, pour y parvenir. Et on l’accomplit ! Quelle bêtise !
Mais c’était terminé maintenant. Au loin derrière lui sa honte d’homme riche mais haï de tous car sans ombre ! Abandonnée, la bourse de Fortunatus dont chaque écu dépensé était aussitôt, par magie noire, remplacé ! Terminé le risque de perdre à jamais son âme ! Disparu le vil tentateur !
Peter avancerait désormais en anachorète, souriant au désert devant les roses des sables ; il se constituerait un herbier avec les petits bonheurs du jour, il se ferait un monde d’un caillou ramassé dans la Vallée des rois ; un feu de joie naîtrait du renard rencontré, il apprivoiserait les pyramides, jouirait des fleurs et des fjords, s’enivrerait du Iénisséï et de l’Amour, croirait aux contes et aux poèmes de partout. N’avait-il pas d’ailleurs aux pieds les fameuses bottes de sept lieues ?
Il reviendrait aux sources et prierait la triade thébaine : Mout «la mère», Amon «le caché» et Khonsou «le voyageur ». De ce premier qui fut pour moitié du chagrin et du second où il devint aux deux tiers vermisseau, de cette vie, la sienne, en forme de charade, il bâtirait un temple à l’autre dieu, Montou, qui l’avait soutenu pour battre le Malin.
La vraie vie commençait. Il n’y a pas d’âge pour être aussi sage que Saint-Antoine. Le soleil dispensait une lumière éclatante. Son ombre retrouvée lui montrait le Chemin.
08 mai 2008
Détachement (Tisseuse)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, j’ai imaginé que mon père était plus gaillard. Il prenait son épouse par la main…
Je crois bien ne les avoir jamais vus se tenir la main, mais comme un couple du siècle d’avant : sagement bras dessus bras dessous.
Il prenait donc son épouse par la main, et l’entraînait dans une joyeuse cavalcade, enserrant un petit brin de muguet dans leurs doigts joints.
Depuis combien de temps n’a-t-il plus offert de fleurs à sa femme ?
Ma mère se laissait faire et riait à ses facéties.
Comment, elle ne le rabroue pas, en lui disant de cesser ses bêtises !
Bref, comme des gens heureux de vivre !
Cependant, ils sont toujours les mêmes, avec leurs regards tristes, et leurs mots sans espoir.
J’avais envie de les suivre, et j’attrapais la main tendue, dans une ronde enfantine et simple.
Mais il n’y a pas de main tendue, il n’y en a pas eu souvent, et il n’y en aura plus.
Là je pourrais leur dire « papa, maman, je vous aime ! », sans avoir envie de les ramener à la vie par cet appel.
Mais ils sont toujours en vie.
Là je pourrais être une enfant.
Mais je suis leur soutien depuis que je suis si petite.
Je pourrais lâcher leurs mains, leur faire un petit signe, puis aller ma route.
C’est ce que je fais, dans ce détachement qui va croissant…
Vive la Vie ! (Sherkane)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, il n'a jamais fait aussi beau. A bas les attachés-cases et les cravates. Faites les tournoyer à bout de bras et balancez les ! Tenez-vous par la main. Faites la farandole. Acclamez le soleil. Pour une fois, oubliez la société et sa vie trépidante. Replongez-vous au plus profond de vous-même.
Et BONNE JOURNÉE à tous !
07 mai 2008
Consigne 69
Bonsoir à tous...
Voici la consigne 69 (ben oui! ;-))
Une photo de NarB
L'incipit: "Ce matin, pour la première fois depuis longtemps..."
Vous envoyez vos textes à Pati (ticya@free.fr...que les nouveaux, qui sont les bienvenus, lisent bien le mode d'emploi... ci-contre)
Bonne créativité à chacun
Coumarine
06 mai 2008
20. Aléatoire et non exhaustif (Jim)
Chère L.,
Hier soir, alors que nous marchions cote à cote, tu m’as subitement demandé pourquoi je t’appréciais. Pris au dépourvu, j’ai répondu que je me sentais tout simplement bien en ta compagnie. Tu m’as semblé déçue de cette réponse. Que cela te rassure : je l’ai aussi été !
Tant de pensées se sont bousculées dans ma tête à ce moment précis mais aucune n’a trouvé le chemin de sortie qui menait à ma bouche. Et pour cause ; de toutes ces raisons, laquelle choisir ?
Alors, plutôt que de les bafouiller, j’ai choisi de te les écrire. Et puis seuls les écrits restent.
Laisse-moi donc te dresser ici l’inventaire aléatoire et non-exhaustif des petites et grandes raisons pour lesquelles, chère L., tu es en train de me séduire.
Je t’aime bien parce que dans ton joli petit corps fragile se cache une grande force
Je t’aime bien parce que tu es curieuse d’esprit, parce que tu voyages
Je t’aime bien parce que tu es la seule personne qui choisisse l’escalier plutôt que l’ascenseur pour monter au 2e étage de mon immeuble !
Je t’aime bien parce que ton métier m’impressionne
Je t’aime bien parce que tu es probablement la seule personne au monde qui mette des adverbes dans ses SMS
Je t’aime bien parce que tu es cultivée
Je t’aime bien parce que tu t’habilles avec goût
Je t’aime bien parce que tu ajoutes de la couleur là ou tu vas
Parce que tu es un soleil dans ce Paris si gris
Je t’aime bien parce que tu ries vrai
Je t’aime bien parce que tu es déjà une enfant, parce que tu es encore une femme (ou serait-ce le contraire ?)
Je t’aime bien parce que tu zozotes, parce que tu me fais rire
Je t’aime bien parce que tes yeux bleus, parce que ton sourire
Je t’aime bien parce qu’honnêtement, à part les Sarthois, qui d’autre que toi sait que 72, c’est la Sarthe ?
Je t’aime bien parce qu’il me semble que tu m’aimes bien aussi, et peut-être même un peu plus parfois… (mais peut-être est-ce moi qui fantasme ?)
Je t’aime bien parce que je te trouve si délicate
Je t’aime bien parce que tu me résistes encore
Je t’aime bien parce que tu parles de nous au futur
Je t’aime bien parce que j’ai envie de t’aimer .
Je t’aime bien parce qu’en toi, tout me semble avoir été parfaitement dosé : rien de trop, rien de pas assez (Tu féliciteras tes parents pour moi !)
Je t’aime bien parce que tu es la plus jolie des fleurs que j’aie trouvées sur mon chemin et que je n’ose encore te cueillir
Et je ne sais encore si je te dois cueillir…
Il y eut, dans l’histoire épistolaire, de plus belles déclarations, de plus mémorables éloges. De magnifiques choses furent écrites qui me viennent en tête, tant par les chanteurs populaires que par les philosophes. Moi, je continuerai cette liste. Et je sais que chaque occasion de te voir sera celle d’y ajouter une ligne.
19. Eloge de la Terre (Godnat)
Chers Hommes,
Cela fait longtemps que je ne me suis pas manifesté, je voulais vous laisser tranquilles, la bride sur le cou, libres de faire le monde. Je suis donc parti l’esprit tranquille, dans un autre univers, visiter les mondes de mes frères et sœurs, de mes amis. Moi, j’étais fier de ce que j’avais créé, j’étais si sûr de moi, de vous.
Las, quelle erreur ! Qu’avez-vous fait ?
Je vous l’avais laissée si belle et luxuriante, gorgée de douceurs et de présents, peuplée d’êtres magnifiques et parfois étranges, de formes, couleurs et personnalités variées. Un cadeau inouï, le plus beau de tous les temps.
En si peu de temps, vous l’avez salie, flétrie, gâchée. Si abimée que j’ai peur de ne pouvoir la guérir, j’en pleure des larmes de sang, mon sang que je vous ai donné.
Elle-même ma belle création essaye de se révolter parfois de vos infamies, elle fait le dos rond, elle frémit, elle pleure des torrents de larmes et hurle de sa voix rauque, en vain.
Vous continuez de l’abreuver de vos injures, de vos ordures, de vos parjures.
Vous êtes devenus si vils ! Entre vous-mêmes vous vous déchirez, vous assassinez, vous martyrisez. Vous écrasez vos frères, vos enfants, vous êtes capable du pire. Vous ne savez même pas tirer parti de vos différences alors que je vous avais tout donné.
Pensez-vous être les maîtres, les rois ? N’avez-vous donc rien appris, compris ?
C’est elle la reine, elle et tous ses enfants, animés et inanimés, qu’il faut aimer, choyer, sauvegarder. Sans elle vous ne serez rien, plus rien.
Vous avez cru être chassé de mon jardin, alors qu’en fait je vous ai donné le paradis, une terre immense et sublime où tous les bonheurs étaient possibles.
Que vais-je faire de vous ? Dois-je renouveler le déluge ? A quoi bon.
Vous n’écoutez plus rien. Au point que je doive en écrire cette lettre, multipliée comme autrefois des pains, en milliards d’exemplaires. Et sans doute la jetterez-vous comme tout le reste, sans même un regard.
Je vous aimais, je n’aime plus qu’elle, si lumineuse et riche. Je vais simplement attendre que vous disparaissiez de vous-même. Après, je panserai ses blessures, avec mon amour, infini.
DIEU
05 mai 2008
18. Tant d'amour à partager. (Kaliuccia)
Je ne me souviens pas que tu me l’aies dit mais j’entend encore ces « je t’aime » qui ont bercé mon enfance. Ni que tu m’aies serrée contre toi et pourtant je me sens encore bercée dans tes bras.
J’ai le souvenir de ton baiser tendre et chaud que j’emportais dans mon sommeil mais j’ignore si j’ai créé celui de ta voix douce fredonnant des airs enfantins.
J’ai ancré en moi ton regard anxieux lorsque tu posais une main fraîche sur mon front brûlant. Tu venais d’un temps où la fièvre emportait les êtres aimés, je le savais. Et moi je voulais retenir cette fièvre et que durent ces instants où tu n’étais qu’à moi.
J’ai grandi dans ton amour et il était si fort que les mots n’étaient pas nécessaires, tout en toi me le chantait. Ta main qui essuyait mes larmes lorsque mes chagrins d’enfant étaient trop gros, ta main qui préparait mon gâteau d’anniversaire, ta main que tu passais dans mes longs cheveux avant que je ne parte à l’école, ta main qui tenait la mienne lorsque nous marchions dans la rue.
Tout cet amour que tu ne m’as pas dit, il m’a portée. Un amour muet qui m’a aidée à traverser bien des épreuves, à aimer la vie, à donner l’amour comme j’ai reçu le tien.
Beaucoup te pensent fragile mais moi je te sais forte. Il te fallait l’être pour vivre ce que tu as vécu et rester debout, toujours. Pour survivre aux souffrances de tes enfants. Tu m’as protégée à ta façon mais je ne l’ai pas toujours compris. Si je t’ai idolâtrée toutes ces années, au moins aujourd’hui es tu redevenue humaine, je sais tes erreurs, celles que je ne commettrais pas.
Si je devais dire mon plus beau souvenir d’enfant, je répondrais « l’amour de ma mère. Il était partout, dans chacun de ses gestes ».
Me voici mère à mon tour. Et pour la première fois, tu as dit m’aimer. Comme il était doux de l’entendre. Tu as dit m’aimer et tu m’as prise dans tes bras. Comme il était doux de te sentir.
Aujourd’hui, lorsque je dis à mes enfants combien je les aime, je lis dans leur regard ce que tu as du voir dans le mien, il y a bien des années. Alors je ferme les yeux ta voix s’enroule à la mienne, j’ai à nouveau dix ans, tu me prends dans tes bras et tu me dis « je t’aime ».
Merci d’avoir été cette maman.
Je t’aime.
17. A l'herbe mauvaise (Flâneuse)
Ma vivace,
Toi que l’on dit folle et mauvaise, que l’on craint de voir poindre parmi les fleurs fragiles, toi que chacun veut sans soin extirper de son précieux jardin, malgré ta robustesse, tu es si peu de chose, mon herbe inutile, face à l’espèce protégée par la filandreuse vanité humaine.
Déracinée au nom d’une culture, même si la main te cueille, c’est pour mieux te détruire, puisque vert parasite, maquis de moisissure, hors des vases fétiches, loin des boutons chétifs, tu es si peu de chose, mon herbe inutile, moins prisée qu’une rose ou qu’un champ de maïs.
Sauvage souvent, rétive aux herbicides, toi que l’on dit chiendent et si envahissante, tu campes hostile entre les pierres des faubourgs désertés, où tu hantes acculée le pavage de l’incurie. Et tu cries aussi exil à l’angle de la stèle des oubliés. Tu es si peu de chose, mon herbe inutile, variété plus ternie que les façades closes de parpaings gris.
Toi que l’on dit goulue et coriace, que l’on sarcle avec hargne pour des plants plus gracieux, toi que l’on prétend évincer des semis trop rangés, bannir des plates-bandes d’apparat, toi qui devrais quitter les allées des parcs et céder, d’autre part, tes pousses et tes friches au bulbe du goudron, tu es bien autre chose qu’une herbe inutile qui, au lieu de périr, recouvre encore quelques sillons fertiles.
Tu as la senteur première de la terre et de la liberté. Et c’est couchée sur toi que je t’écris.
Je crois en toi mon herbe indocile.
Flâneuse
30 avril 2008
16. Toi que j'aime et que je lis (MTh. P)
Toi que j'aime et que je lis ,
On a nos univers, nos grappes de connaissances et d 'alliances familières. On ne s'aventure jamais trop loin du vocabulaire dans lequel on a construit notre petite entreprise de résistance aux bris de vie. Le bruit que nous produisons ne nous rapporte que l'écho de proximité. Il nous déborde pourtant, de temps à autre. Chaque excursion dans d'autres sphères du réel, ne serait-ce que dans le livre d'un voisin de parole nous demande un mouvement qu'il nous faut consentir. C'est parfois impossible et nous en souffrons. Tu me témoignes de l'attention et je te la rends à la mesure de ma sympathie et de mon temps disponible. Je n'ai pas besoin de te rencontrer pour l'instant. Cependant , je voudrais ne jamais déroger à cette belle invention du contre-don. J'accepte pourtant l 'usure du désir dans le bien-faire, je voudrais abaisser la hauteur de l'obstacle quand les forces nous manquent, pour ne pas sombrer dans la culpabilité, la honte ou le dépit. Renoncer à donner ou à rendre n'est pas facile dans un monde qui a exilé la gratuité dans les catacombes de sa peur de l'avenir. Mais je ne crois pas que la situation ait vraiment changé depuis la nuit des temps. D'ailleurs , j'aime bien cette expression « la nuit des temps », on pourrait dire éternité , mais tant qu'on n'y croit pas, on peut toujours n'en retenir que l'hypothèse. « Ça ne mange pas de pain » comme on dit !
Peur de mourir. Peur de vivre.
Peur de ne pas manger à la table des rescapés.
Aujourd'hui, je te regarde me regarder.
Je n'ai pas peur, même si je sais où ça mène, dans les grandes lignes.
Quand j'aurai peur, je te le dirai.
Le vent aujourd'hui m'a paru inquiet. Mais il s'est calmé.
Je t'embrasse les mains.
Ton amie d'argile
15. Vous qui êtes mon autre (Rsylvie)
En ce jour qui ce veut fêter mes 46 printemps, j'ai une pensée toute particulière vous, partis ensemble, cueillir les fleurs du paradis bleu...
Trop gâtée pour comprendre le manque, je n'avais jamais pris le temps de vous exprimer mon attachement à
...Vous qui un matin d'automne, avez bravé le regard des autres en venant me prendre par la main, tout simplement, sans poser de question, les bras chargés de tendresse.
Je voulais simplement dire combien j'ai de considération pour l'homme qui n'a jamais baissé les bras. Qui n'a pas craint de provoquer la colère divine en détournant les chemins de l'enfantement, en prenant les sentiers de travers, jusqu'à la rencontre avec la fillette oubliée.
A l'homme qui posait sa caisse à outils pour se faire tendresse auprès de la gamine qui, malicieusement échappée des jupons de sa mère, venait chercher l'aventure dans les billes de bois. Au charpentier aux mains calleuses qui mille fois répétait le geste d'un lacet défait, d'un bouton à remettre, d'une aiguille de sapin à retirer du gilet pour qu'elle ne blesse pas l'enfant abîmé par la vie.
A toi femme si fragile, pour qui le moindre retard de l'enfant même devenu grande, était une tragédie. Toi brisée par la guerre, qui ne savait lire en « blanche neige » que le triste épisode du chasseur. Tes yeux aveuglés par le malheur ne pouvaient voir la fin heureuse de l'histoire. Pourtant tu faisais ton maximum, bonne ménagère, travailleuse, maman attentionnée je ne manquais de rien.
…Vous éducateurs avant l'heure, qui m'avez toujours parlé de l'autre avec respect, les yeux plein de compassion. N'avez jamais porté la moindre critique, M'avez enseigné le respect que mérite chacun, qui se doit à toute chose, à tout instant de la vie... qui êtes devenus mon port d'attache sans jamais chercher à me couper de mes racines.
Pour toutes ces délicates attentions, l'amour que vous m'avez offert jours après jours, et le soleil que vous avez mis dans mon cœur… merci
votre fille
Sylvie