08 mai 2008
Détachement (Tisseuse)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, j’ai imaginé que mon père était plus gaillard. Il prenait son épouse par la main…
Je crois bien ne les avoir jamais vus se tenir la main, mais comme un couple du siècle d’avant : sagement bras dessus bras dessous.
Il prenait donc son épouse par la main, et l’entraînait dans une joyeuse cavalcade, enserrant un petit brin de muguet dans leurs doigts joints.
Depuis combien de temps n’a-t-il plus offert de fleurs à sa femme ?
Ma mère se laissait faire et riait à ses facéties.
Comment, elle ne le rabroue pas, en lui disant de cesser ses bêtises !
Bref, comme des gens heureux de vivre !
Cependant, ils sont toujours les mêmes, avec leurs regards tristes, et leurs mots sans espoir.
J’avais envie de les suivre, et j’attrapais la main tendue, dans une ronde enfantine et simple.
Mais il n’y a pas de main tendue, il n’y en a pas eu souvent, et il n’y en aura plus.
Là je pourrais leur dire « papa, maman, je vous aime ! », sans avoir envie de les ramener à la vie par cet appel.
Mais ils sont toujours en vie.
Là je pourrais être une enfant.
Mais je suis leur soutien depuis que je suis si petite.
Je pourrais lâcher leurs mains, leur faire un petit signe, puis aller ma route.
C’est ce que je fais, dans ce détachement qui va croissant…
11 avril 2008
3. Des mondes parallèles (Tisseuse)
Il faut absolument que je pense à
Faire un nœud à mes idées de gala
Tellement de chorées dans la tête
Sans cesse je revois les répètes
Je me concentre mains sur les tempes
Pour tenir sous les feux de la rampe
Ma quête est là en pleine lumière
Arabesque et pirouette légères
Papy se bat encore avec son steak
Il a beau déclamer du Sénèque
Je crois surtout que ça ne passe pas
Mon énergie le dérange parfois
Mon rythme n’a pas l’air de lui plaire
Différent est pour lui mon univers
Transcender le corps lui est étranger
Même jeune il ne savait pas danser
28 mars 2008
4. A vide (Tisseuse)
C'est étrange, depuis que je ne travaille plus, je me sens de plus en plus fatigué.
Je les regarde, tous, en train de s’affairer. Ils savent où mènent leurs pas.
Ils me fatiguent !
Ils sont « béquillés » par leurs obligations quotidiennes.
Pas de questions à se poser : une heure pour le réveil, un minutage pour se préparer. Tout est calé, prévu… se rendre à la station de métro au bon moment, juste à temps (comme dans la gestion des stocks !) pour attraper la bonne rame… filer au bon endroit, comme des centaines d’autres, anonymes, sur un quai…
Oui, mais ce que je ressens, moi, c’est comme dans cette chanson de William Sheller qui me trotte dans la tête :
« On m'a tout mis dans les mains
J'ai pas choisi mes bagages
En couleur
Je cours à côté d'un train
Qu'on m'a donné au passage
De bonheur
Et je regarde ceux
Qui se penchent aux fenêtres
J'me dis qu'il y en a parmi eux
Qui me parlent peut-être
Oh j'cours tout seul
Je cours et j'me sens toujours tout seul »
A présent, je suis au chômage.
A présent, je suis seul avec moi-même, face à l’inconnu.
A présent, je suis devenu un train à vide, sans motrice, ni rails pour le guider.
Et ça pèse lourd, ce train, à tirer tout seul, sans moteur de vie, sans turbine d’envie.
27 février 2008
27. Reclus (Tisseuse)
Il n'en a parlé à personne..
Il n'en parlerait plus jamais d'ailleurs.
Il est parti ainsi les yeux grands ouverts, avec ce regard étrange qui dévisageait les autres avec perplexité.
Il était dit, par un de ses frères, qu'il aurait été incarcéré dans un camp de concentration durant un mois durant, et qu'il en serait mort, si l'usine de Leipzig dans laquelle il était ouvrier, envoyé par la France aux bons soins du S.T.O., n'avait pas cherché à le reprendre à tout prix.
Ce serait donc sa qualité de « bon » ouvrier fraiseur qui l'aurait sauvé de l'horreur.
Ce serait donc la tradition de métallo de sa famille et de sa région qui l'aurait extirpé de l'indicible.
Il était déjà trop âgé lorsque j'ai appris cette version de son histoire. Ce n'était pas ainsi qu'il m'avait raconté l'épisode où, s'étant évadé, il avait été repris puis emprisonné par les Allemands. Avait-il édulcoré son récit afin de ne pas m'effrayer ?
Son jeune frère s'était-il inventé un roman tragique pour donner du sens au mystère ?
De toutes façons, il ne parlait déjà quasiment plus, reclus dans une protection lointaine. De tout et de tous.
Un seul mois, dans toute une vie, et l'équilibre se fendille, l'humanité se recroqueville, un seul refuge : tourné vers le ciel...
Était-ce l'explication pour la fixité de ses yeux, parfois posés sur les autres, parfois perdus en eux-mêmes ?
Peut-être ?
Tous ces cauchemars, nuit après nuit, durant 60 ans...
Je n'ai jamais osé lui demander...
Ce regard...