Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

06 août 2007

Ruinée ! (Brie)

Ce que je venais de dire à la vieille marquise Guy de Ruy était l’exacte vérité.

Elle avait tenu à ce que je sois parmi les passagers de ce premier trajet, moi, son homme de main, son bras droit.

Sa participation à la construction de ce train, elle le pensait,  redorerait le blason de la famille,  paierait les faramineuses dettes de jeux  de Monsieur Le Marquis, renflouerait les comptes. Elle y croyait tellement, qu’elle avait investi jusqu’aux bijoux qui faisaient la fierté de la famille depuis des générations.

Pour l’occasion, elle avait même acheté  un téléphone portable afin que je la tienne régulièrement au courant de mes impressions, et les deux jours précédents, nous nous étions penchés tous les deux, sur la notice d’emploi de cet appareil si compliqué.. Mais je restais sceptique. Ne va t’elle pas le perdre ? un appareil si petit… Saura-t-elle décrocher pour m’entendre? A 86 ans, la Marquise était encore alerte mais quelquefois, elle n’avait plus toute sa tête, et souvent n’entendait même pas les sonneries du gros téléphone noir, réglées au maximum, et qui vibraient si puissamment dans l’immense hall du château.

J’en étais là, perdu dans ces réflexions, assis sur cette banquette de cuir rouge, lorsque un homme vient s’asseoir en face de moi. Un homme, à l’allure austère, vêtu de gris des chaussures au chapeau, une attaché-case à la main, un journal plié dépassant d’une poche de son costume.

Il se trémoussait sur sa banquette, comme pour en ressentir la dureté, il inspectait de ses yeux sombres la cabine, du plancher au plafond, jusqu’à tester le système d’ouverture des vitres. De temps en temps, il jetait un œil sur le paysage qui ne semblait pas l’intéresser.

Au bout d’un moment, il se présenta et  je l’entendis me dire « eh bien, moi qui croyait que ce nouveau train était la découverte de l’année ! Regardez comme ces banquettes sont dures et cette couleur  ! Horrible !  Sans parler  de ce système d’ouverture de fenêtres. Toujours les mêmes. Le pauvre quidam qui ne mesure pas au moins 1 m 80 ne peut pas l’ouvrir…Et la vitesse?  vous trouvez qu’il va plus vite que les autres ? Je passe ma vie à voyager, Monsieur, et à voyager en train et bien, je peux vous l’affirmer, celui-ci ne vaut pas plus qu’un autre et celui qui l’a  réalisé n’entrera pas dans le siècle… »

Ces paroles me piquèrent comme un coup de fouet d’orties fraîches. J’appelais aussitôt Madame La Marquise pour lui faire part des réflexions que je venais d’entendre.  Elle ne voulut pas le croire mais, pourtant, ce que je venais de dire à la vieille Marquise de Ruy était l’exacte vérité. Elle était définitivement ruinée.

Posté par pivoineblanche7 à 17:55 - Brie - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires

  • Il est triste mais trés fort ce texte.
    La répétition de l'incipit à la fin renforce la fatalité.

    Posté par val, 06 août 2007 à 18:18
  • J'ai pensé, je ne sais pas pourquoi, aux chemins de fer russes qui ont ruiné tant de nobles français qui avaient acheté des titres. Amusant. Voilà un bon texte, bravo Brie.

    Posté par Pivoine, 06 août 2007 à 18:28
  • Tout va très bien, Madame la Marquise !
    Tout va très bien,
    Tout - va - très - bien !

    Posté par Oncle Dan, 07 août 2007 à 13:12
  • ha ha !! chère Oncle dan, d'autant que c'était souvent une rengaine que l'on me chantait lorsque j'étais enfant,(et le surnom avec), mon nom de famille commençant par marqui.....

    Posté par Brie, 07 août 2007 à 17:48
  • On pourrait peut-être conseiller au voyageur pour une prochaine étape l'Orient-Express, les banquettes risquent d'être plus confortables!

    Posté par Libellule, 09 août 2007 à 14:20

Poster un commentaire