Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

26 octobre 2006

"un train nommé désir " ( Alceste)

Quand j’avais 17 ans je ne savais pas que j’étais belle ; quand je l’ai découvert il était trop tard .
Je n’imaginais pas qu’un garçon puisse me trouver intéressante, moi j’avais très envie qu’on me prenne dans les bras et poser ma tête sur une épaule comme dans les films .Parfois il y en a un qui venait me voir mais c’était juste parce que j’étais la meilleure du lycée .Pourtant parfois je surprenais des regards que je ne comprenais pas , furtifs , qui se détournent vite , presque coupables .
Ma famille est d’origine modeste, nous avions l’obsession de la réussite sociale. Mon père surtout, qui s’est fait tout seul comme on dit en traduisant un anglicisme. Pour nous les filles pas d’obstacle aux études, mais l’espoir partagé finalement, de fonder une famille heureuse selon certains critères préétablis .Un jour je l’ai rencontré lui, dans la bibliothèque du lycée, il était gentil, et timide, pas spécialement beau, mais il a osé et j’ai laissé sa main se poser sur mon cou.
Nous avons fait ce qu’on attendait de nous, et nous voilà tous sur le quai de cette gare en famille accomplie.
Je viens de croiser le regard d’un homme qui me fixe, sans aucune gêne, attendant patiemment que je m’intéresse à lui .Et c’est ce que je fais avec une impudeur totale , le détaillant goulûment .Négligemment habillé d’une veste sombre, d’une chemise dont les deux premiers boutons sont dégrafés, laissant deviner une mâle pilosité , un pantalon à pince qui souligne une taille fine , des cheveux un peu longs et en désordre et des yeux clairs qui éclairent un visage anguleux à la peau légèrement halée ,il a un petit sourire désabusé. Il tient un  livre à la main dont il ne lève les yeux que pour me regarder avec cet étrange sourire triste.
Nos yeux s’embrassent et le sourire s’accentue, le mien vient le nourrir.
Je viens de découvrir ce que le mot aimer veux dire, je viens de me sentir belle dans le regard d’un homme, désirable et désirée.
Quand il est monté dans le wagon il m’a regardé une dernière fois et il a juste cligné des yeux .Je ne savais pas ce que plaire voulait dire, mais il est trop tard maintenant. Je suis sur le quai avec ma famille « accomplie » et je regarde une belle silhouette penchée à la fenêtre du compartiment, bientôt elle ne sera plus qu’un vague souvenir.

Posté par Coumarine à 08:55 - Alceste - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

  • C'est toute l'histoire d'une vie que tu évoques là en quelques mots, Alceste, une vie pas particulièrment réussie d'une femme qui regrette son choix...
    Il a suffi d'un regard et tout est remis en question...
    La dernière phrase est remplie de nostalgie...ce ne sera bientot plus qu'un vague souvenir...

    Posté par Coumarine, 26 octobre 2006 à 09:05
  • C'est beau et triste, ça me fait penser à la chanson "Les passantes" de Brassens, qui n'est pas sans évoquer un certain poème de Baudelaire, bien sûr.

    Je ne sais pas ce que ces dames vont en penser, mais cette description d'un homme fantasmé par une femme me semble très réaliste ! Tu es vraiment rentré dans la consigne consistant à se mettre dans la peau du sexe opposé. Très bien vu aussi de partir du passé du personnage, et de ne faire de la scène que l'aboutissement de toute une histoire, l'histoire d'une vie comme dit Coumarine.

    Posté par Sammy, 26 octobre 2006 à 11:22
  • Merci

    j'ai toujours pensé que les hommes se trompaient sur les femmes , mon expèrience de vie m'a fait découvrir la richesse de la personnalité des femmes et je ne le dirais jamais assez leur courage

    Posté par alceste, 26 octobre 2006 à 13:47
  • Et moi, ça me fait penser à un très beau film de David Lean, en noir et blanc "Brève rencontre". C'était aussi simple, avec des gens de tous les jours, et aussi poignant. Car c'est un texte poignant, d'une douceur déchirante... C'est beau.

    Posté par Pivoine, 29 octobre 2006 à 03:11

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