Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

28 avril 2008

09. Donatien (Arthur Hidden)

Mon amour,

Après cet après-midi chez mes parents où tu as fait connaissance de Donatien, mon petit frère de huit ans, nous n’avons pas pu parler. Tu es partie immédiatement en voiture pour Aix, où tu donnes tes cours à la fac, et moi je t’écris dans le train pour Paris. Demain je commence les écrits de l’agrégation de philosophie. Mais ce week-end loin de Kant m’a fait du bien.

Bien sûr je t’ai souvent parlé de Donatien. De l’importance qu’il a dans ma vie. Mais cette première rencontre entre vous, pour moi, ce n’était pas évident. Comment allais-tu réagir à ce jeune trisomique, ce jeune mongolien ? Je ne parle ni de ton intelligence ni de ton cœur, je les connais et j’étais confiant, mais de ta sensibilité. Lui, il ne s’est pas posé toutes ces questions. Il est venu s’asseoir immédiatement sur tes genoux. Puisque je t’aimais, il t’aimait aussi. Et j’ai tout de suite vu que tu accueillais la manière qu’il avait de t’accueillir, que tu recevais l’affection qu’il te donnait, avec sa façon de faire, généreuse et confiante. Sans te connaître.

Maintenant que tu mets un visage, son visage si rebutant pour certaines personnes, sur son nom je peux t’avouer que ça n’a pas toujours été simple pour moi, que ce n’est pas simple tous les jours, encore aujourd’hui, d’avoir un frère comme lui. J’ai vécu l’annonce de son handicap comme une blessure, comme une profonde blessure personnelle qui m’atteignait au cœur de mon être. Bien souvent je l’ai détesté, j’ai même souhaité sa mort. Surtout quand je voyais maman pleurer. Mais en même temps je l’ai toujours profondément aimé. J’ai aimé sa manière d’accueillir la vie, son affection, sa gentillesse. Tu m’as dit que tu m’avais remarqué dans notre milieu de normaliens en perpétuelle lutte pour défendre leurs idées parce que j’avais un grand sens des réalités humaines. C’est à Donatien que je le dois.

Sa façon de venir vers toi, de se livrer à toi qui aurais pu le rejeter, c’est bien lui. Cette confiance dans la vie, malgré tous les coups que la vie lui donne. Cette confiance dans les gens. Cette gentillesse désarmante. Cette amitié. Et en même temps ce physique qui dérange. Cette peur parfois suscitée dans le regard d’autrui. Avec lui j’ai appris à être aux aguets, à me défendre contre la méchanceté. Mais lui, il m’a toujours pacifié. Tu sais, ma vie intellectuelle, si importante pour moi, est faite de choses dont il n’a aucune idée, mais ce qu’il est compte énormément dans ma manière de voir le monde.

Alors ce soir, après t’avoir vue prendre Donatien sur tes genoux, la veille de mon agrégation, je te demande de me prendre la main et que nous allions ensemble au lieu où nous pourrons créer un foyer. Un foyer qui ne sera pas celui de Donatien mais le nôtre. Un foyer où nos enfants et nous accueillerons parfois l’altérité de Donation. Pardonne ce concept à ton apprenti philosophe. Je crois que cette altérité, cette ouverture à Donatien, donnera de la profondeur et de la force à ce que nous construirons.

Je t’aime

Ton Arthur

Posté par _Sammy_ à 15:00 - Arthur Hidden - Commentaires [15] - Permalien [#]

Commentaires

  • Je trouve ça très émouvant et très doux.

    Posté par Aude, 28 avril 2008 à 15:35
  • merci d'avoir su trouver les mots pour faire l'éloge de ces personnes que l'on dit différentes...
    et dont la sensibilité extrême est une richesse pour qui sait les écouter.
    à vivre avec eux au quotidien, ils m'apprennent à "pacifier le monde"

    Posté par rsylvie, 28 avril 2008 à 16:56
  • Donatien...

    A rejoint la Cause des Causeuses. Arthur attend une réponse...

    Posté par Mth P, 28 avril 2008 à 20:41
  • Ton texte est très bien écrit et très émouvant, tout en tendresse. Bravo

    Posté par pandora, 28 avril 2008 à 22:17
  • Je viens de lire ton texte chez Les Causeuses...
    merci Arthur pour ce texte à la fois sobre et dense, qui parle avec sincérité et tendresse de ton petit frère différent...
    Oui on aimerait gommer parfois la différence parce qu'elle dérange, fait si mal parfois.
    C'est beau et émouvant comme quelque chose de profondément humain...

    Posté par Coumarine, 28 avril 2008 à 22:44
  • très touchant; cette façon qu'ont ces personnes dites différentes d'entrer en relation selon leur ressenti peut être pour chacun une leçon de simplicité

    Posté par mimik, 28 avril 2008 à 23:35
  • Bonjour

    Je jure que je n'ai pas copié
    J'avais envoyé mon texte à Sammy avant la publication de celui-ci...

    Posté par boucle d'or, 29 avril 2008 à 12:11
  • très beau, si bien écrit, bravo.

    Posté par mirabele, 29 avril 2008 à 18:02
  • Très beau. Ton texte est très doux, c'est comme une carresse... Je l'aime déjà cet enfant trisomique

    Posté par Céciline, 29 avril 2008 à 19:00
  • sujet difficile que tu abordes sans tabou mais avec une grande tendresse. J'aime ce point du vue triangulaire, le grand frère, l'enfant et la fiancée.

    Posté par fabeli, 30 avril 2008 à 22:29
  • Texte émouvant qui démontre que l'homme (sens large) a peur de ce qu'il n'est pas ou de ce qu'il ne voudrait pas être.
    "Cette peur parfois suscitée dans le regard d’autrui" lui fait touner le dos et juger.

    La différence des autres nous fait grandir, dans l'amour, comme tu l'écris si bien.

    Posté par Claudie, 01 mai 2008 à 09:32
  • Texte émouvant qui démontre que l'homme (sens large) a peur de ce qu'il n'est pas ou de ce qu'il ne voudrait pas être.
    "Cette peur parfois suscitée dans le regard d’autrui" lui fait touner le dos et juger.

    La différence des autres nous fait grandir, dans l'amour, comme tu l'écris si bien.

    Posté par Claudie, 01 mai 2008 à 09:32
  • Une réponse pour Arthur,

    D'abord Merci. Tu as bien deviné combien je pouvais redouter cette rencontre avec Donatien. Il a facilité les choses car , contrairement à nous, et comme tous ces gosses qui ont à faire de gros efforts pour susciter l'attention, ils y vont franco, ils ont l'habitude des regards qui se détournent. Puisque tu l'aimes et que je t'aime, je ne vois pas la pure raison qui pourrait me pousser à ne pas lui faire une petite place au mitan de mon coeur. Tu devrais te méfier un peu. Comme il a le bisou facile, il pourrait rapidement devenir un rival... J'aime qu'on m'aime moi aussi ! Moi,mon rival c'est KANT ! Il m'agace ce type ... J'aimerais bien le désagréger dans tes pensées ! Je vais demander à Donatien de me prêter ses mains qui applaudissent si bien, on mettra entre elles toutes les notions alambiquées dont on a pas besoin pour préparer un barbecue dans le jardin. A ce propos, peux-tu me dire ce qu'il aime comme dessert ton frère ? Je peux lui préparer une mousse au chocolat avec des pépites de préjugés concassés... Qu'est-ce que tu en penses ?

    Posté par Mth P, 02 mai 2008 à 08:03
  • Ton texte est magnifique Arthur parce qu'il est conforme à la réalité et que cette réalité-là fait encore trop souvent peur.
    Je lis les comm' avec satisfaction et puis je demande " Qui de vous tous accepterait d'accueillir une personne dite " différente" au sein de sa famille, ou de partager ses loisirs avec lui ?"
    Je suis membre active d'une association de parrainage pour handicapés et je puis vous dire que l'on ne se bouscule pas au portillon pour devenir " parrain" ou "marraine".
    Passer des mots aux actes est apparemment très difficile.

    Posté par Amanda, 02 mai 2008 à 17:59
  • Merci à toutes et tous pour vos commentaires. Donatien, c'est sûr, appréciera particulièrement les recettes de MthP!

    Posté par Arthur HIDDEN, 02 mai 2008 à 22:18

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